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... de 1960 à nos jours dans la région de Kidal
Par Ibrahim Ag Mohamed - novembre 2010
En 1960, les traditions des Kel Adagh ne connaissaient pratiquement pas d’influence extérieure notoire. Les emprunts culturels s’inscrivaient plus dans le domaine de l’utilitaire et des services : riz du fleuve (Gao), appelé [« Alkukəš »] sabres et boubous de Kumasi (Ghana), litham du Nigeria, tissu guinée du Sénégal, objets de maroquinerie du Niger, ustensiles empruntés au colonisateur… A partir de 1963, le projet social du régime socialiste bouleversa quelque peu ce schéma. Le métissage culturel et social qu’il prône fait que les tamasheqs en milieu urbain surtout, sont imbus de la culture du sud du Mali et surtout bambara. En 1973, la sécheresse ayant poussé les jeunes à l’émigration, contribua à l’installation de nouvelles mœurs empruntées aux milieux arabes en ce qui concerne les parures, les tresses, la langue et les comportements vestimentaires.
I LES TRESSES : De 1960 à 1980 : Pendant cette période, les tresses n’avaient pas beaucoup changé dans les campagnes et dans les quelques sites urbains que comptait la région. Chez lez tamasheq de l’Adrar des Iforas, les tresses commencent à bas âge: 7-8 ans chez la fille. Au fil de son évolution physiologique, mentale et intellectuelle, les tresses évoluent dans leur forme et leur esthétique. Chez la fillette : La fille de 3-4-6 ans est coiffée en laissant seulement un filet de cheveux de moins de 5 cm de large. Ce filet divise le crâne longitudinalement en deux parties égales. Ce filet s’appelle en tamasheq [« ašăgăda »] ou [« ăɣărkoba »]. De part et d’autre de celui-ci, on laisse des touffes de cheveux appelées [« tišəkkaḍ »] ou [« tifăgagen »]. Ces touffes la différencient du garçon qui, lui a un filet semblable, mais avec une seule touffe [« tafăgagt »] du côté droit de la tête. A partir de 7-8 ans, sont seulement tressés les cheveux au dessus du front et ceux des extrémités latérales. Cette tresse, la vraie première s’appelle [« tiɣarɣiwen »]. Ce nom est devenu synonyme d’être fillette et une référence pour déterminer l’âge d’une fille
Chez la jeune femme : Les tresses les plus recherchées sont : Tišəkkaḍ : Les cheveux sont tressés en deux nattes (une de chaque côté de la tête). L’essentiel des cheveux est tressé en arrière donnant deux cordes de part et d’autre du cou. Ibăndăn : Ce type de tresses consiste à tresser les cheveux en deux petites nattes distinctes qui commencent au dessus du front de part et d’autre de crâne chevelu en tăbanbayt : ăgola : se dit du filet de tresses assez gros commençant au dessus du front et bourré de sable cuit. ḍarăt-er : qui signifie littéralement « derrière le cou ». [« tašəkkoḍt »]. C’est une corde de cheveux tressés prenant naissance au dessus de l’occipital. Elle porte généralement une amulette [« tăkarḍe »] qui doit porter chance à la femme et mettre la « baraka » dans son foyer. Cette amulette peut être encastrée dans de l’aluminium et/ou fourrée dans du cuir par une artisane (forgeronne).
A partir de la sécheresse de 1973 et le déplacement massif des populations vers le sud du Mali, le Niger, l’Algérie et la Libye, les Kel Tamasheq se sont appropriés de nouvelles tresses. Il faut noter que celles-ci pas très nombreuses sont utilisées dans les milieux urbains. Il s’agit : - de certaines tresses songhay, - de certaines tresses bambaras et (« bambara tur »), mot songhoi qui veut dire « tresses bambaras », - certaines tresses arabes (agofa… )
II LES COIFFURES : Dans la région de Kidal, chez les Kel Tamasheq, les enfants ne portent pas de coiffures avant l’âge de la puberté. Le turban est la coiffure des hommes. Chacun à une façon personnelle de l’attacher, le plus souvent hérité de son père ou d’un parent proche. En ce sens, il est un élément identitaire fort. Au delà, c’est non seulement un instrument de pudeur, (cache certaines parties de la tête comme le sommet du crâne, la bouche et la barbe) mais aussi un moyen de préserver la tête de certaines intempéries : froid, chaleur, vent de sable. Le turban noir est même un cosmétique et aurait des vertus pour rendre à la peau du visage son unité. La fille au même âge se voile le sommet de la tête, la poitrine et les épaules avec un coupon du « tissu guinée ». Ce petit voile est appelé [« ekăršăy »]. Il est porté sur un boubou de couleur bleue ou blanche pour donner un accoutrement à deux tons. A l’âge adulte la femme met sur la tête un pan de son toungou « tasăɣnəst », cette action s’appelle « aswăr »
A 15-16 ans, le garçon adolescent entoure la tête d’un petit morceau du tissu qu’utilisent les adultes comme turban. Il laisse paraître le sommet de son crâne. Cette action se dit « ăkkorrăt » de « korɾət » : « mettre sur le sommet », sous-entendu de la tête. Une extrémité du petit turban reste pendante, laissant la bouche découverte. Dans la société ancienne, l’homme adulte portait deux turbans : un blanc au dessus d’un noir et deux boubous ; un noir au dessus d’un blanc : « Les Kel Adagh anciens, à l’instar des autres tamacheq, et certains même aujourd’hui se vêtent doublement : un boubou noir au dessus d’un boubou blanc et un turban blanc au dessus d’un turban noir. Dans la conception populaire, l’un lutterait contre le chaud (blanc) et l’autre contre le froid (noir). On considère que l’organisme humain est fait d’une partie dite froide ([« tisamdhe »])- des pieds au nombril- et d’une partie dite chaude ([« touksé »])- du nombril à la tête »1
A partir des années 1970, les deux turbans sont quasiment abandonnés comme les deux boubous au profit d’un seul turban et d’un seul boubou ample. Le « chach » blanc, en tissu léger et transparent venu de la Libye a vécu une bonne période des années 80 toujours plus joli quand il est trempé dans le bleu « bula ». Ce type de turban était surtout porté par les jeunes hommes et était véritable objet de parade et de séduction. Pendant cette période, le litham ([« alăššo »]) est surtout porté par les chefs traditionnels et certains marabouts. Des années 90 à nos jours, le « chach » blanc est porté autant que le turban noir en [« bukar »], tissu Guinée. Il y a aujourd’hui une certaine répartition zonale du turban suivant la couleur :
Le noir est plus répandu dans les zones nord et nord-est de la région, (cercles de Tessalit, Abeïbara, une partie du cercle de Tinessako et Nord du cercle de Kidal). Le turban blanc, le turban couleur terre et le turban vert dans le cercle de Kidal, surtout au sud. Les années 2000, voient un retour de certaines traditions : port plus important du litham et chez les hommes et chez les femmes, port des deux turbans, blanc et noir, surtout lors des manifestations culturelles. L’on peut affirmer que cet élan a été favorisé par la politique du Mali en matière de culture (organisations de festivals, de semaines artistiques et culturelles, salons et foires). On peut y associer l’exemple que donnent les groupes musicaux de l’Adagh lors de leurs productions en public: Tinariwen, Amanar, Tamikrest, Tartit…,
III LES PARURES : Si l’homme peut s’en passer, on ne concède pas dans l’Adagh à une femme de rester sans parures. De 1960 aux années 80, les parures chez les femmes ont évolué comme suit : Chez la jeune fille : [« Eẓark-dalen » ]: « le collier bleu » ; fait de perles bleues, moyennes išəbjan n-timăɣwanen : bracelets formés de petites perles à un ton ou à plusieurs (bleu, rouge, noir). Ils sont petits chez la fillette et la jeune fille, plus gros pour les femmes adultes. Les perles chez les fillettes sont reliées par un fil de synthétique ou de coton. Chez la femme adulte, elles ont pour support un bracelet en cuir. [«Ilkəzăn »] : Première forme de bracelets en argent. Ils sont assez gros. Portés aux poignets, ils sont très visibles à cause de leur grosseur. [« Imănănaḍăn »] : bracelets en argent, torsadés. Ils ont ravi la vedette aux « ilkəzăn » [« Iḍoran »] : C’est un assemblage de fils de cuir fins, teintés avec une décoction issue des ferrailles ayant longuement séjourné dans un récipient contenant de l’eau.
LA CLEF TRADITIONNELLE TAMASHEQ : [« Asăyar »] : 1. La plus grande en plus de l’aspect parure, pend à l’arrière du voile des femmes pour le maintenir sur le corps. Elle est également utilisée comme arme au besoin. De 1960 à nos jours, on la retrouve sous la même forme, seulement moins pesante que l’originale. Aux abords des années 80, les femmes ont préféré lui substituer un assemblage de clés de cadenas chinois, souvent jusqu’à 50 clés. Cet assemblage autour d’un anneau en métal (« sədəw) » s’appelait « isăyarăn » (les clés) Elle est maintenant passée dans la maroquinerie, dans la menuiserie métallique et dans la peinture comme objet et/ou motif décoratif. Elle est très rarement utilisée même dans la campagne en ce moment. La seconde clé est celle du cadenas traditionnel qui se trouve à côté sur la photo
LE COLLIER DE PERLES : Il est généralement fait de perles de couleurs différentes et met en valeur le cou de la femme. La taille, le nombre et la qualité des perles varient selon l’âge, la classe sociale et/ou économique de l’individu. 2. Le petit collier de perles : C’est le collier de perles (« eẓărk »). Il est simple : tout en « perles bleues » (« eẓărk-dalen »), ou rouges ou noires. Il peut souvent avoir deux ou trois tons. C’est le collier par excellence de la jeune fille. A l’origine, le collier des grandes dames est fait avec de grosses perles et présente toujours au centre une perle multicolore et plus grosse et plus longue que toutes les autres (« buzrada »). Des années 1990 à nos jours, il a pris de nouvelles formes plus teintes et plus esthétiques ([« ărražəl »] par exemple) et compte très souvent des perles d’argent et d’or.
LE « XUMAYSA » : Il est fait de cinq morceaux de coquillage en forme de losange. Son nom viendrait de l’arabe (« khamsa »), qui veut dire « cinq » en allusion au nombre de pièces formant cet objet. Selon certains, il joue un rôle important contre les mauvaises langues (« tašoḍt »)
1.Petits xumăysa en argent : A partir des années 80, le xumăysa traditionnel est de plus en plus remplacé par un plus petit et plus raffiné en argent ou en or, surtout dans les milieux urbains. 2.Grands xumăysa en coquillage. C’est la forme première du « xumăysa ». Sa couleur blanche apparaît comme une lueur sur le fond noir du voile. Il met ainsi en valeur le buste de la femme. Le collier qui permettait jadis de le mettre au cou « tašawt » est devenu aujourd’hui moins grossier et plus simple. Il faut noter q’aujourd’hui, les femmes qui en ont les moyens portent volontiers une chaîne, des boucles d’oreilles, des bracelets en argent ou en or.
CHEZ L’HOMME : De 1960 à nos jours, au niveau des campagnes, le petit garçon comme l’adolescent porte souvent une ou deux amulettes encastrées dans du cuir teint au rouge. Ce sont généralement des talismans sensés protéger ou soigner l’enfant et même temps ressemblent aux parures que porte l’adulte au cou (« išəšlaj ») et qui, elles peuvent compter souvent une dizaine d’amulettes ou plus. « tăkoba » le sabre et « ebărtak » (fouet fait de cuir et de tissu) en plus de leur rôle d’armes sont aussi des parures à cause de travail artistique et esthétique que représentent leurs ornements.
Enăfăd : C’est la tbatière traditionnelle utilisée et par les hommes et par les femmes. Il y en a de toutes les tailles.
IV LES COSMETIQUES : Les produits naturels restent les plus utilisés. Pour maintenir les cheveux en bon état, les femmes utilisent la boule de beurre animal ([« tasəndut »]. Gràce à elle, ils ont un aspect brillant et deviennent moins cassants. Pour le défriser avant de tresser, on utilise le sable cuit « ăkall » dont on saupoudre tous les cheveux, action appelée [« alăhay »]
A) Le lavage des cheveux : il se fait avec l’une des 3 herbes : 1 .[« Amădɣos »] : C’est une herbe sauvage vivace dont les feuilles ressemblent à celles de la menthe ordinaire qu’on au Mali. Elle est très collée au sol et contient une matière gluante comme celle du gombo. 2.[« Aɣărdəlli »] : C’est une plante sauvage qui pousse dans les abords des aires herbacées pouvant atteindre dans les bonnes conditions un mètre de haut. Il contient également une matière gluante.
B) Les soins du visage : Ils sont utilisés en cas de besoin, mais surtout à la veille des fêtes et des grands événements. 1.Le [« makăra »] : C’est un morceau d’une roche de couleur marron. On le frotte contre une petite meule et la femme s’enduit le visage de la poudre qu’on en obtient. Cet enduit lisse, élimine les rides le visage et guérit les boutons. 2.L’[« ekăwel »] C’est une matière noirâtre extraite d’un vieux tronc de Merua crassifolia ([« ăjarr »] en tamasheq). Sa poudre est utilisée par les femmes pour s’en enduire le visage afin de guérir les petits boutons occasionnés par la chaleur. C’est aussi un signe que la femme peut être en période de menstruation ou vient d’accoucher. 3. Erăfăynăn : C’est un mélange de « makăra » et de certaines herbes malaxées. Il soigne le visage et le rend lisse. 4. Tamăkšoyt : Latérite rouge utilisé chez les Tamasheq pour donner sa couleur à la tente en peaux. Les femmes s’en enduisent le visage pour combattre la chaleur et les petits boutons qu’elle provoque.
C) Beauté et soins des yeux et de la bouche : 1. Les yeux : Deux produits sont fréquemment utilisés : « taẓolt » en tamasheq : « Khol » en arabe, antimoine en français. En plus de donner une couleur noir vif aux yeux cils et sourcils, il les soigne. Aujourd’hui encore certaines femmes utilisent à l’interieur de l’œil et sur les paupières le [« šərki »], colorant rouge utilisé en maroquinerie. 2.La bouche : a) Les lèvres : Le fait de mettre une substance sur les lèvres s’appelle en tamasheq [« ebăyănbăy »]. Très généralement, on le fait avec l’antimoine. b) Les dents et la langue : Pour la bouche le cure-dents de certaines plantes sont particulièrement utilisés. Par ordre de préférence, on utilise un bâtonnet de : [« Tešăɣt »] : nom scientifique : Salvadora Persica, très utilisé au moyen orient et en France, connu chez les arabes sous le nom d’ [« arak »]. Très efficace pour rendre les dents éclatantes. [« Tadhant »] : Nom scientifique, boscia senegalensis, soigne en plus les dents et la gencive. [« ăjarr »] : Nom scientifique : merua crassifolia, a les mêmes vertus que le Boscia La racine de [« tabăkat »] : nom scientifique : Ziziphus mauritiana Contient une substance moussante au contact de la salive et aurait des vertus à soigner la bouche et à blanchir les dents.
A partir des années 1990, on assiste à une utilisation de plus en plus grande dans les centres urbains de Kidal et Tessalit, des vernis pour ongles sont utilisés ainsi que les shampoing, les rouges à lèvres et crayons. Dans les centres urbains, les pâtes dentifrices sont de plus en plus utilisées surtout par les jeunes, mais ne ravissent pas encore la vedette aux cure dents traditionnels.
L'auteur
Ibrahim AG MOHAMED est chercheur indépendant, Directeur du Centre Régional de la Promotion de l’Artisanat de Kidal.
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