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Par Abdoulahi ATTAYOUB & Sedryk - 2007 Le peuple connu sous le nom “Touareg” occupe un vaste espace qui va du Sahara central (sud de l’Algérie et de la Libye) jusqu’aux limites du Sahel (nord du Mali, du Niger et du Burkina). Les Touaregs se désignent généralement sous le nom de “kel tamasheq” : ceux qui parlent la langue tamasheq. En l’espace d’un siècle, la société touarègue a connu des bouleversements profonds et douloureux – cette histoire continuant de s’écrire aujourd’hui encore…
Les Touaregs étaient des pasteurs qui pratiquaient également le commerce caravanier.
Avant la colonisation, la société traditionnelle touarègue fondait son organisation politique sur un système de confédérations qui permettait une gestion rationnelle de son immense territoire.
Sur le plan économique, le contrôle du commerce caravanier transsaharien, et les échanges avec les autres ethnies, se traduisaient par une complémentarité dans le respect de certains équilibres. Comme partout, ces équilibres étaient fondés essentiellement sur les rapports de force du moment, non seulement entre les Touaregs et les autres ethnies de la région, mais aussi entre les différentes confédérations touarègues.
Cette situation a duré jusqu’à l’arrivée de la colonisation, à la fin du 19ème siècle. La pénétration coloniale française s’est heurtée, en régions touarègues, à la résistance des hommes comme Kaoussen dans l’Aïr et Fihroun dans l’Azawagh, qui ont su organiser de véritables armées contre un envahisseur qui disposait pourtant d’un armement autrement performant. Il a fallu pratiquement trente ans à l’administration coloniale pour étendre son autorité sur l’ensemble du "pays touareg".
Le premier objectif de cette nouvelle administration a été de "casser" les confédérations touarègues et de les transformer en une multitude de petites chefferies plus dociles. En pacifiant le Sahara, l’administration coloniale française a démantelé le système politique touareg affaiblissant ainsi un peuple déjà confronté à un environnement très hostile.
L’instauration d’un impôt sur les personnes et le bétail a été le symbole de domination le plus durement ressenti par l’ensemble des populations touarègues.
Décolonisation, sécheresses et exil
Au début des années 60, la France décide de faire de ses territoires coloniaux des pays indépendants et crée des frontières artificielles. L’espace touareg se retrouve ainsi morcelé entre 5 nouveaux Etats (cf. carte). Les Touaregs, malgré plusieurs protestations contre ce fait accompli, deviennent Maliens, Algériens, Nigériens...
La majorité des Touaregs se retrouvent au Mali et au Niger avec une mosaïque d’autres ethnies. C’est au sein de celles-ci que la France choisira de nommer les dirigeants des nouveaux États. Ces derniers ne pouvaient que continuer l’oeuvre de l’administration coloniale en pays touaregs, avec souvent plus de brutalité. Ce qui fera même regretter à certains Touaregs la période coloniale…
Depuis l’indépendance du Mali et du Niger, les Touaregs vivent une autre forme de colonisation qui se traduit par une discrimination systématique à tous les niveaux de la vie des deux pays.
En 1963, une première révolte touarègue dans l’Adrar (Mali), est noyée dans le sang par le gouvernement de l’époque. Cette répression fait des milliers de morts parmi la population civile touarègue, à cela s’ajoutent les tortures et les spoliations exercées par l’armée malienne.
Les sécheresses de 1973/74, puis de 1984, aggravent la situation, décimant la presque totalité du cheptel. Beaucoup de Touaregs se retrouvent contraints à la sédentarisation dans des bidonvilles autour des centres urbains, ou à l’exil.
Des familles entières prennent la route du nord pour aller chercher du travail en Algérie et en Libye. Ces exilés sont d’abord désignés sous le terme de ishumar (dérivé du français “chômeur”), nom qu’ils revendiqueront ensuite, forgeant ainsi une identité touarègue nouvelle et la volonté d’une résistance moderne.
En 1980, le colonel Kadhafi lance un appel aux Touaregs pour libérer leurs pays et leur ouvre les portes des casernes libyennes. Les jeunes ishumar se retrouvent en camps d’entraînement militaires et y apprennent le maniement des armes modernes.
La désillusion est grande puisqu’il s’avère que la Libye exploite ces jeunes recrues pour son seul compte, les envoyant combattre au Tchad et au Liban pour des causes qui leurs sont étrangères. Beaucoup de combattants touaregs désertent alors et reviennent au pays, formés à la guerre et munis de kalachnikov. Commence alors l’histoire des rébellions des années 90 au Mali et au Niger.
La rébellion côté nigérien
En 1990, le gouvernement nigérien rapatrie 18.000 réfugiés économiques et exilés politiques. L’espoir suscité par cette “décrispation” est de courte durée. L’exaspération de ne pas se voir considérés comme des citoyens à part entière, amène certains groupes de Touaregs à entrer en résistance armée.
En mai 1990, une bagarre à la prison civile de Tchin-Tabaraden entre gendarmes et jeunes ishumar met le feu aux poudres. Un des gardiens de la prison trouve la mort dans l’altercation. En représailles, Niamey dépêche des centaines de militaires avec l’ordre de quadriller toute la région. Des dizaines de personnes sont alors tuées par l’armée qui procède ensuite à des exécutions publiques et à des arrestations massives de Touaregs dans toute la région. Pendant deux mois l’armée se livre à un véritable “nettoyage ethnique”. Différentes sources estiment à plus de 1.500 morts le bilan de ces massacres.
Quelques mois après ces évènements, le président de la République du Niger annonce la tenue d’une "Conférence Nationale". Lors de ces débats, des victimes et des témoins de la répression de Tchin-Tabaraden viennent raconter le cauchemar qu’a connu l’Azawagh en mai et juin 1990. De leur côté, les militaires donnent leur version des événements en précisant qu’ils n’ont fait qu’obéir aux ordres de leur hiérarchie. Cette Conférence est aussi l’occasion de défendre l’idée d’un Etat fédéral pour désamorcer la situation explosive qui prévaut dans le pays et pas seulement dans la communauté touarègue. La proposition est purement et simplement rejetée.
Habités par un sentiment d’injustice et ayant perdu tout espoir de se faire entendre par le dialogue, quelques jeunes Touaregs se retirent dans les montagnes de l’Aïr pour organiser une résistance armée. C’est ainsi que naît le Front de Libération de l’Aïr et de l’Azawagh (FLAA). En se lançant dans la lutte armée, le FLAA estime avoir fait le seul choix laissé à la communauté touarègue. La revendication principale de cette organisation est l’instauration d’un système fédéral au Niger. Le gouvernement mène alors une campagne destinée à soulever les autres communautés contre les Touaregs transformant ainsi le problème en conflit inter-ethnique. Les arrestations arbitraires se multiplient dans les régions touarègues.
En mars 1992, le gouvernement décide d’instaurer l’état d’urgence dans le Nord, et donne les pleins pouvoirs à l’armée. Celle-ci procède, en août 1992, à l’arrestation de plus de deux cents cadres et responsables touaregs sur l’ensemble du territoire national, sur le seul critère de leur appartenance à la communauté touarègue.
Pendant ce temps, le Niger se dote d’une nouvelle constitution et organise des élections législatives et présidentielles. La communauté touarègue ne peut y prendre part, puisque toute son élite est alors emprisonnée. Ainsi les Touaregs se voient une fois de plus marginalisés et contraints d’accepter des institutions élaborées par d’autres, et sur lesquelles ils n’ont pas pu se prononcer.
Ce n’est qu’en février 94 que commencent enfin les discussions entre le Niger et la résistance touarègue, qui s’est depuis scindée en plusieurs organisations politico-militaires. La Coordination de la Résistance Armée ne réclame plus le fédéralisme mais une “large autonomie” pour les régions du nord du pays.
Fin septembre, un accord de paix est signé entre le Niger et la résistance touarègue. Il n’y est plus question d’une “autonomie”, mais de revenir à la décentralisation déjà prévue par la constitution du Niger. L’acceptation de cette constitution représente l’élément majeur de cet accord.
La rébellion côté malien
Les trente ans d’indépendance du Mali, jusqu’en 1990, sont marqués par une absence de la communauté touarègue de la vie institutionnelle du pays. Les Touaregs sont perçus comme des citoyens de seconde zone, qui ont le choix entre périr dans leur "désert inutile" ou se clochardiser dans les grandes villes.
En juin 1990, suite à la multiplication des exactions de l’armée contre des familles rentrées d’Algérie, des jeunes Touaregs, craignant des massacres massifs comme au Niger voisin, prennent les armes et entrent en résistance contre le pouvoir central malien. Par cet acte ils veulent faire valoir leur droit à la citoyenneté et à la dignité. Il s’en suit une répression intense et généralisée. Fin Août 1990, le bilan est déjà de plus de 600 civils tués. Après plusieurs mois de guerre et de massacres, l’Algérie arrive à obtenir des deux parties la signature d’un accord de paix à Tamanrasset en janvier 1991. Mais cet accord n’a aucune suite à cause de la précipitation de sa signature et surtout de la mauvaise volonté des autorités maliennes qui préfèrent une solution militaire au conflit. La guerre continue et les massacres de civils Touaregs redoublent d’intensité.
Le massacre qui a le plus marqué la communauté touarègue est celui de Léré (Tombouctou). Le 20 mai, tous les notables (Chefs traditionnels, Imams, conseillers, etc...) sont convoqués et exécutés publiquement sans aucun jugement ni même vérification de leur identité. Par la suite, l’armée monte la garde devant tous les points d’eau, tirant systématiquement sur tout ce qui s’y présente, hommes et animaux.
En avril 92, les mouvements touaregs et le gouvernement malien signent, toujours sous la médiation algérienne, un nouvel accord : le Pacte National. Ce pacte prévoit "un statut particulier" pour les trois régions du nord du Mali (Gao, Tombouctou et Kidal). Ainsi, les populations concernées (Maures, Touaregs, Songhaïs, Peuls...) doivent bénéficier d’une certaine autonomie pour adapter leur développement à leurs spécificités économiques et culturelles. La signature de cet accord ne met pourtant pas fin aux exactions contre les communautés touarègue et maure. Ces massacres ont comme conséquence la fuite vers la Mauritanie et l’Algérie de plusieurs dizaines de milliers de personnes qui abandonnent maisons, biens et troupeaux.
Comme au Niger, le processus dit "démocratique", avec les consultations électorales et l’avènement d’un nouveau régime, ignore la communauté touarègue. En effet, plus de cent mille personnes ont déjà fui vers les pays voisins. La réticence des autorités maliennes à appliquer le Pacte finit par diviser la résistance touarègue, dont la grande majorité ne croit plus à la volonté politique du pouvoir central à régler ce conflit par la négociation.
La situation aujourd’hui
Plus de 10 ans après la signature des accords de paix, beaucoup s’accordent à noter une amélioration pour les communautés touarègues malienne et nigérienne : intégration des ex-rebelles dans l’armée, plus grande autonomie sur leurs territoires etc… Malgré cela, le sentiment de frustration reste vif au sein de la communauté qui reproche aux Etats Centraux la non-application des accords.
Cette situation conduit aux troubles actuels. En mai 2006, de nouveaux affrontements ont lieu dans l’Adrar entre l’armée malienne et les ex-rebelles. Ceux-ci réclament que soit enfin appliqué le Pacte National.
Au Niger, les revendications portent sur la mise en place effective de la décentralisation et sur un meilleur partage des richesses tirées de l’uranium exploité en territoires touaregs. Ces richesses n’ont jamais réellement profité aux populations habitant les régions où elles sont exploitées.
Les auteurs Abdoulahi Attayoub est fondateur de l’association Temoust, basée à Lyon (France), qui a pour but d’informer sur la culture et la situation politique des Touaregs.
Sedryk est le fondateur du label Reaktion et du site tamasheq.net, qui oeuvrent pour la diffusion et la connaissance de la musique touarègue. Du même auteur Face à la question touarègue, l'État nigérien manque décidément d'imagination Corriger la fiche
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