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Histoire d'un collectif de musiciens touaregs
Par Sedryk - 2009 (texte extrait du disque de Terakaft "Live 2008") Terakaft et Tinariwen, deux groupes jumeaux, dont le répertoire et l’histoire des membres se confondent. Et pour cause : Terakaft est une émanation du collectif de musiciens qu’était Tinariwen à l’origine.
Jusqu’aux années 2000, Tinariwen n’était pas un groupe dans le sens occidental du terme. Il s’agissait plutôt d’un ensemble vaste et aux contours indéfinis de musiciens et poètes de l’Adrar des Ifoghas (région saharienne du Nord-Mali). Employons le terme “collectif”, faute de mieux. Tous les guitaristes de l’Adrar faisaient plus ou moins partie de Tinariwen. Les chansons s’écrivaient parfois en commun, chacun se reprenant mutuellement, en apportant sa touche personnelle au passage, si bien qu’il est difficile, aujourd’hui, d’établir clairement la paternité de certaines chansons. On raconte que deux groupes pouvaient jouer le même soir dans deux fêtes différentes sous le même nom de Tinariwen !
1982-1994 : le collectif historique
La musique de guitare touarègue prend sa source à la fin des années 70, lorsqu’Ibrahim, dit Abaraybone, se procure sa première guitare, en exil à Tamanrasset, en Algérie. A la même époque, il rencontre Diara à Timiaouine et devient surtout très ami avec le frère de celui-ci, Intiyeden, qu’il convertit à la guitare. A partir de 1982, Ibrahim et Intiyeden décident de composer leurs propres chansons et prennent le nom de Taghreft Tinariwen (“la construction des déserts”). Cette musique à base de guitares, nouvelle pour les Touaregs, connaît rapidement un grand succès lors des fêtes des ishumar, ces jeunes Touaregs en exil. Dans leur sillage, d’autres musiciens-poètes adoptent la guitare et rejoignent le duo de base, en fonction des errances des uns et des autres. Ainsi naît le collectif Tinariwen. Parmi les membres historiques, citons Kedou, Hassan, Diara, Sweiloum, puis, un peu plus tard, Abdallah “Catastrophe” et Mohamed dit “Japonais”. Leurs chansons, dupliquées sur cassettes audio, vont contribuer à diffuser le message appelant au réveil des Touaregs et vont jouer un rôle crucial dans les futures rébellions (1). Tous ces jeunes ishumar sont en exil entre l’Algérie et la Libye et vont se faire enrôler dans les camps d’entraînement militaire de Khadafi. Certains partent à la guerre, au Liban ou au Tchad, puis finissent par déserter, emportant avec eux leur acquis militaire. Les années 90 sont celles du retour au pays et de la participation active des musiciens à la rébellion touarègue contre l’Etat central Malien. Kedou est particulièrement renommé pour ses faits d’armes. Blessé à de nombreuses reprises (selon ses dires, son corps comporte 5 impacts de balles !), il est donné pour mort plusieurs fois par la radio. Même dans le maquis, les guitares ne sont jamais loin et les chansons continuent de s’écrire. Après les accords de paix, en 1992, Tinariwen réalise son premier enregistrement en studio. Jusqu’à présent, les enregistrements en circulation étaient surtout réalisés pendant des fêtes. Celui-ci se déroule à Abidjan, en la présence de Kedou, Diara, Hassan et Abdallah. Un second enregistrement studio est réalisé en 93 à Bamako, avec les mêmes, plus Intiyeden. Ces deux enregistrements historiques, commercialisés sous forme de cassettes, souffrent d’une production “moderne” à base de synthés et boites à rythmes, bien loin de la guitare ishumar si caractéristique de leur style. En 1994, Intiyeden décède d’une maladie et les membres du collectif se dispersent peu à peu entre Mali, Niger, Algérie et Libye. Certains s’engagent dans l’armée, comme Kedou ou Foy Foy, un jeune guitariste du collectif.
1999 : premiers pas en occident
En 98, le groupe français Lo’Jo est à Bamako et y rencontre des musiciens touaregs, dont Foy Foy, ainsi qu’Issa Dicko. Dicko n’est pas musicien mais un intellectuel, spécialiste de la culture touarègue. Il explique aux Français l’histoire du groupe et son contexte politique si particulier. Les musiciens touaregs sont invités à se produire en novembre 99 au festival des Nuits Toucouleurs, à Angers. Les concerts ont lieu sous le nom d’Azawad (2), mais il s’agit bel et bien de Tinariwen. Pour accompagner Foy Foy, trois membres historiques du collectif sont là : Kedou, Hassan et Abdallah. En 2001, le groupe sera réinvité, mais cette fois avec Ibrahim et sous le nom de Tinariwen. Fin 2000, un nouvel enregistrement studio est réalisé mais chez eux, à Kidal, sous la houlette des Lo’Jo et du guitariste anglais Justin Adams. La plupart des compositeurs historiques sont présents aux sessions, qui se déroulent dans les locaux de la radio locale (3) : Ibrahim, Kedou, Hassan, Abdallah et Japonais. Foy Foy est de la partie aussi. Diara, malheureusement, est retenu en Algérie à ce moment là. Ces enregistrements constituent le premier disque occidental de Tinariwen (4). Cette nouvelle phase internationale qui s’ouvre alors va beaucoup modifier les choses au sein du collectif. Tinariwen devient un groupe à la formation (plus ou moins) fixe, resserrée autour d’Ibrahim, Abdallah et Hassan, qui s’entourent de jeunes musiciens de l’Adrar. Japonais n’accompagne le groupe que par intermittence, en studio ou en tournée.
2001-2008 : Kedou, de Tinariwen à Terakaft
A ce moment là, Kedou estime qu’il n’a plus sa place dans Tinariwen et décide de partir poursuivre son propre chemin. D’abord en Algérie, où il monte Terakaft avec Sanou, jeune guitariste ishumar et neveu d’Intiyeden et Diara. Puis en Libye, où il continue le groupe avec les musiciens disponibles sur place. Pendant ce temps, Tinariwen explose internationalement avec les albums “Amassakoul” et “Aman iman”, et tourne dans le monde entier. Début 2007, le label français Tapsit invite Kedou à Bamako pour y enregistrer son répertoire. Il y vient accompagné de Diara (qui est lui aussi passé à côté d’une carrière internationale), Sanou et Rhissa, un jeune musicien rencontré en Libye, qui fait office de bassiste. Le fidèle Dicko est toujours là et devient également le porte-parole de Terakaft. Ce premier album (5) revisite le répertoire historique de Kedou du temps de Tinariwen, tandis qu’un second (6) laisse plus de place aux compositions de Diara et Sanou. Entre temps, le groupe réalise ses premières tournées européennes et perd au passage son bassiste, Rhissa, contraint de retourner en Libye.
(...) Après la tournée européenne de l’été 2008, une page ne se tourne dans l’histoire du groupe. En effet, à l’issue de la tournée, Kedou a annoncé son départ, reprenant son propre chemin d’électron libre. Une nouvelle ère qui s’ouvre pour Terakaft, désormais entre les mains de Diara et Sanou…
notes : (1) Pour plus de détails, se reporter à la compilation “Ishumar, musique touarègue de résistance” (Reaktion/Tapsit, 2008) (2) Azawad “Live 1999” (Tapsit/Reaktion, 2009) (3) Pour plus de détail, voir le livre de Philippe Brix “Le festival au Désert” (Tapsit, 2005) (4) Tinariwen “The Radio Tisdas Sessions” (Wayward-IRL/Tapsit, 2002) (5) Terakaft “Bismilla, the Bko sessions” (Tapsit, 2007) (6) Terakaft “Akh Issudar” (Tapsit, 2008)
L'auteur
Sedryk est le fondateur du label Reaktion et du site
tamasheq.net, qui oeuvrent pour la diffusion et la connaissance de la
musique touarègue.
Du même auteur Touaregs, un siècle de mutations Corriger la fiche Pour proposer un texte : cliquez ici
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