Place des Inhadan... Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Par Sedryk le Wednesday 30 May 2012

...  dans la société touarègue de l'Adagh

Par Ibrahim Ag Mohamed

I Le rôle des Inhadan dans la culture Touarègue
A/ Aperçu sociologique sur les Inhadhan :
Les Inhadan sont désignés de nos jours par plusieurs vocables en Français : forgerons, artisans, artisans touaregs.
De par le travail qu’ils exercent, nous préférons  les appeler artisans touaregs. Leur artisanat d’art est particulier mais en plus, au-delà du travail de forgeron,  ils transforment les métaux, le bois et le cuir avec dextérité.
Ils ont les mêmes caractéristiques anthropologiques dans l’ensemble du monde touareg. Tous s’accordent à dire q’ils ne sont pas de type négroïde, mais de race  blanche et le travail que leur a confié la société est sensiblement le même partout.
On les retrouve dans l’Ajjer, dans le Hoggar, mais restent  nombreux dans l’Adagh, et plus nombreux dans l’Aïr et chez les Iwillimiden.
Les Inhadhan sont très endogames, ce qui contribue à la conservation de leurs savoirs faire et renforce l’unité de leur société dans toutes les régions touarègues. Dans certaines régions dont l’Adagh, ils ont une danse spécifique (« Abakalla ou Tiwinhadhen ») qui se fait au son de la guitare traditionnelle à trois cordes, utilisée par les griots en Afrique sub-saharienne (« kamalen ngoni »)

B/ De l’origine des Inhadhan :
Selon Henri Lote,  « ils sont d’origine israélite et qu’ils furent « expulsés en 1492 par Merihli ». E. Bernus citant Foucauld, ajoute : « D’après des traditions,  certains d’entre eux sont d’origine israélite , venus du Maroc à une époque reculée, par les bords de l’Océan à la suite des tribus berbères qui conquirent l’Adghagh ».  Certaines traditions orales les font venir d’Ethiopie en insistant sur leur ancienne christianisation qui se verrait à travers la croix très présente dans leurs objets d’artisanat comme la selle du chameau, certains couteaux, les sabres…
Les entretiens avec certains Inhadhan de Kidal corroborent ces informations.

C/ Typologie sociale :
Traditionnellement, les Inhadhen sont classifiés essentiellement suivant deux critères : Leur savoir-faire technique et la tribu ou fraction à laquelle ils sont rattachés. Dans certaines régions du Mali, ils se rattachent aux fractions Imghad, Iwillimiden, Kel Intsar.
Dans l’Adagh, ils vivent surtout jusqu’ici à l’intérieur des fractions ifoghas (Taghat mallet, Kel Affala, Irayakan, Ifargoumissen) ;  Idnan et Kountas.
En partant des savoir-faire, on peut distinguer des Inhadhan spécialistes du bois, du métal ou des deux (travail surtout réservé aux hommes alors que les femmes Tinhadhen,  elles s’occupent du travail du cuir), mais aussi ceux ayant des fonctions politico-sociales que leur confient certains notables des fractions et/ou tribus auxquelles ils sont affiliés.

Dans certaines régions comme l’Aïr, on distingue :
1.    les Inhadhan spécialisés dans le travail des métaux, subdivisés en inhadhan wi-n tazoli ta-kawalet (qui transformant les métaux ferreux) ; en inhadhan wi-n tazoli ta-mallet (qui transforment les métaux non ferreux)
2.    Les inhadhan fabricants des selles de chameau de très haute qualité: inhadhan wi-n Tamnanadh.
3.    Les inhadhan inesfadan, intendants, démarcheurs, informateurs des chefs des tribus ou fractions  auxquelles ils sont rattachés. Cette fonction est très discrète sinon non explicite chez les Kel Adagh. Elle se confirme chez les Iwillimiden où en plus ils reçoivent les étrangers et s’occupent de leur confort.
E. BERNUS a révélé par exemple que l’acte de soumission et la convention de 1901 entre Mohamed EL KOUMATI de Thaoua et les Français ont été signés par son anesfada du nom de Badiden.
Les Inhadhan de l’Adagh sont des généralistes qui transforment autant les métaux que le bois et le cuir.

II Rapports des inhadhan avec les autres couches sociales touarègues
La société touarègue en général voit les Inhadhan comme un groupe social particulier, détenant un savoir faire technique spécifique dont elle ne peut se passer,  mais en même temps un groupe dont tous s’abstiennent d’avoir des liens de mariage.
L’on pense que ce savoir faire est doublé d’un savoir ésotérique qui renforce sa technicité et ses rapports à la nature et à la matière sur laquelle il travaille.
Des préjugés existent quand à leurs qualités morales. On condamne leur « caractère rusé », leur « légèreté dans le langage », leur « colportage de nouvelles »…Tout ceci procède en réalité de l’option qu’ils ont prise de « banaliser la vie », le bien matériel, de la préciosité…
En somme une philosophie de vie qui leur est propre.
Par ailleurs, l’ « Enhadh » est le contraire du targui, noble avare en paroles, pudique, discret et répugnant certains travaux manuels qui ne cadrent pas avec sa classe sociale. La prise de conscience de cette « différence » dès les premiers contacts peut avoir sous-tendu ces préjugés.
Les Inhadhan sont connus pour être des gens pacifiques ne faisant rien en dehors de leur travail d’artisans. Autant ils se replient sur eux-mêmes (endogamie), autant ils évitent toute confrontation physique ou morale avec les autres,  même s’ils ont une certaine liberté de parole que les autres couches sociales n’ont pas.
 Ainsi, E. Bernus écrivait : « Dans la société touarègue, les rôles sont distribués et les forgerons doivent se conformer à celui qui leur est dévolu : ils se servent de ce rôle pour agir et s’exprimer avec une liberté interdite aux autres. Mieux encore, leur libre langage est utilisé pour faire dire aux forgerons ce que beaucoup ne peuvent exprimer eux-mêmes en raison de leur propre pudeur : à la demande des autres, des histoires graveleuses, des devinettes scatologiques sont dites par les forgerons au cours des réunions et de graves imajeghen ou imghad rient à gorge déployée, alors que les ineslemen esquissent un sourire navré. Les rôles de chacun sont complémentaires et inscrits dans un cadre reconnu par tous. »

III Les privilèges accordés aux inhadhen dans les traditions Kel Adagh
Le Contrat moral, social et économique :
La société Kel Adagh reconnaît tacitement certains privilèges aux  Inhadhen :
- leur prêter une assistance matérielle et policière permanente,
- leur prêter ou leur donner des animaux à traire pour se nourrir (« tiyyaten ») ;
- leur donner des rations alimentaires sèches ;
- les protéger contre toutes atteintes à leur personne physique ou morale.
- Lorsqu’un animal est égorgé dans le campement, la part toujours réservée d’office aux inhadhan est la « tanacharmoyt » appelée aussi « siknis inhadhan », qui peut se traduire par « celle qui fait disputer les inhadhan ». C’est un morceau de viande qui se situe entre le cou et le cage thoracique de l’animal et comprenant les dernières côtelettes en allant vers le cou et quelques vertèbres dorsales.
- Lorsqu’il y a un mariage chez les Kel Adagh, la tradition veut qu’on fasse la cérémonie de la « Taghtist », un bœuf est pourchassé par des chameliers qui lui coupent les pattes au sabre pour l’immobiliser. Le reste de l’animal est laissé aux Inhdhan.
 
La rémunération :
 Dans la société traditionnelle Kel Adagh, l’enhadh ne fixe pas le prix de ses objets à l’avance. Quand  quelqu’un lance une commande, il lui fixe un délai et une fois l’objet est récupéré, son acquéreur le rétribue selon un forfait tacitement connu de tous.
Taxes et amendes au bénéfice des inhadhan :
1.Lorsqu’une tierce personne passe par-dessus les soufflets, elle est « prise » par les inhadhan jusqu’à paiement d’une amende qu’elle aura elle-même indiquée. Si c’est une jeune fille, elle sera « délivrée » par un jeune garçon et inversement. Si c’est une femme mariée, elle le sera par son mari et inversement.
2.La lime et le marteau :
 Lorsqu’on garde endommage  la lime de l’enhadh, on paie pour chaque rayure un caprin ou un ovin.
Pour le marteau, chaque jour d’inactivité occasionnée par la confiscation ou la perte du marteau équivaut à un caprin ou un ovin.
On le voit, ces normes tout en ayant un rôle de prévention de situations conflictuelles, règlent en partie les rapports entre les inhadhen et les autres touaregs tout en engendrant pour ces derniers des revenus ponctuels.

IV L’apprentissage du métier d’ enhadh
Une maxime chez les Kel Adagh dit : « iggat enhadh ilammad awinhadh », ce qui peut se traduire par : « l’enhadh martèle et son petit apprend ». Cette maxime contient une vérité générale sur le début de l’apprentissage dans la forge. En effet, celui-ci commence par des séances d’observation suivies de travaux pratiques. Le jeune garçon apprenant ramasse du bois ou des ferrailles inutilisées et essaie de leur donner une forme en les taillant et en les martelant. Il en est de même pour la fille (« tawinhadt ») qui observe sa mère faire pour faire à son tour. Les adultes qu’ils imitent redressent leurs erreurs. Le processus continue plus tard par la confection d’objets sous la supervision du tuteur. Lorsque l’apprenant atteint le stade d’autonomie dans e travail, il devient le compagnon de son père ou de son tuteur. Celui-ci met à sa disposition le matériel minimum de travail. Pour le grçon, il s’agit de l’enclume (tahunt d-abaracha) ;  la pince (eghimdan) ; le marteau (afadhis) et la lime (azazzawa). L’on retient cependant que même à ce stade, le nouveau maître enhadh ne quitte pas son père ou sa mère, mais allège les travaux de ceux-ci en restant à leurs côtés et en participant à la prise en charge des dépenses familiales. La vie en famille large « amazzagh » est aussi une caractéristique particulière de ce groupe social.
Nous pensons que pour un meilleur ancrage dans le contexte national et international actuel et une bonne compétitivité, la scolarisation reste un atout de taille. Mais comme le constate Monsieur Ambeyri Ag RHISSA, les Inhadhan «  …ne sont pas non plus à l’abri de la réticence à la scolarisation alors que celle-ci peut leur ouvrir de grands horizons ».

V Situation des rapports avec les autres groupes sociaux à l’heure actuelle
   Aujourd’hui, avec la mondialisation, l’économie de marché, l’ouverture de la région aux marchés extérieurs, force est de reconnaître que le schéma des rapports dans la société Kel Adagh en général a quelque peu changé, entraînant de fait une variation des rapports des Inhadhan avec le reste de la société. Cependant, cette réalité prévaut surtout en milieu urbain.
   Entre les Inhadhan et certains notables des  fractions auxquelles ils sont historiquement liés, les rapports sont intacts, les traditions sont respectées : don de la « taghtist »,  prêt de laitières « tiyyaten » ; non fixation de prix pour les objets confectionnés à la demande ; satisfaction sans conditions des doléances des inhadhan .
Avec les autres groupes sociaux, d’une manière générale, les rapports sont quelconques.
Il est à noter qu’avec la Décentralisation, il y a souvent des frictions entre inhadhan et agents de certaines communes à cause de la coupe des arbres, les premiers étant convaincus qu’ils le font à des fins utiles à toute la communauté et les seconds pensant que les premiers sont des prédateurs de l’environnement. Cela soulève la question de la formation des inhadhan et de la communauté tout entière pour la gestion d’un environnement plus que fragile, puisqu’une bonne partie des objets utilitaires est en bois local.
Un fait très positif reste que jusqu’à ce jour le reste de la société la société Kel Adagh continue à respecter l’intégrité physique et morale des Inhadhan.

VI  Rôle des Inhadhan dans le développement socio-culturel et économique de l’Adagh
 Tout laisse à penser que dès les premiers contacts, les tribus guerrières touarègues ont senti l’impérieuse nécessité d’avoir leurs fabricants d’armements : sabres, couteaux, harpons, flèches, boucliers… et plus tard,  entretien des fusils. Et puisque la guerre ne peut se faire sans la monture adéquate qu’est le dromadaire, il fallait lui fabriquer une selle solide résistant aux charges de l’ennemi et aux capricieux dérapages de l’animal :  la « tahyacht ».
 Les inhadhan savent confectionner tous ces objets de manière admirable. Plus tard, dans l’Adagh,  ils importent les techniques de fabrication de la « tamzadjt » (selle de parade joliment ornée) d’Agadez et en deviennent maîtres.
 Les objets utilitaires sont fabriqués pour toutes les activités : poulies, pioches, pièges, chaussures en cuir (« timbatimba et taghirogga », ustensiles et autres outils de cuisine, piliers principaux de la tente (« tidjittewen »),  le porte écuelle et l’écuelle de lait elle-même…

Les objets d’art sont nombreux et certains sont encore des symboles de l’identité touarègue : oreillers, grands sacs ornementaux, bijoux : xumaysa, takardhé, aseyar…
Un fait très frappant est que les Inhadhan restent très attachés quelques soient le lieu, les saisons ou les circonstances à la culture touarègue. Cette réalité se voit dans leur comportement vestimentaire, mais est en plus renforcée par le fait qu’ils sont les seuls et uniques dépositaires des techniques de fabrication de certains objets et outils identitaires touaregs. Ainsi, « ils contribuent donc à faire découvrir et connaître la culture touarègue par le monde extérieur, à la promotion de l’économie de la communauté touarègue d’abord et nationale ensuite… »2
Les Inhadhan ont porté et continuent de porter haut l’artisanat d’art de l’Adagh en particulier et celui du Mali en général. Ils ont à leur actif de nombreuses participations aux salons et foires nationaux et internationaux, couronnés de prix et de ventes.
Certains Inhadhan de l’Adagh travaillèrent en Haute Volta (actuel Burkina Faso). Une médaille d’argent y avait été décernée à Wnbadja Ag Hamed  pendant 2 ans,  de 1963 à 1965. Ils se rendirent ensuite au Niger qu’ils quittèrent qu’ils ne quittèrent qu’en 1990. Ils y ont obtenu de nombreux prix.
Dans le cadre du Festival « Tombouctou 2000 », les inhadhan de Kidal avaient été ciblés pour la formation de ceux de Tombouctou et de Bamako en maroquinerie.

Participation aux foires expositions  au niveau national et international :
Kidal en 1968, 1970
Togo 1991
Ghana 1992
Caméroun 1993
Gao 1996 et 2003 avec obtention du 1er prix
Tombouctou 2000 ; 2001 ; 2003 ; 2004
Ségou 2004
Mopti 2005
Bamako 1995, 1er prix FNAM en maroquinerie ;
Bamako 1996, 1er prix Chris Seydou en maroquinerie
Bamako 1997 ; 1999 ; 2000 ; 2001 ; 2002 ; 2003 ; 2005, 2e prix en maroquinerie
Bénin 1996
Burkina Faso 1996, 1er prix du SIAO ;
Burkina Faso 2003, 1er UEMOA en maroquinerie
Burkina Faso 2006,  1er prix  en décoration
Maroc 1996 2e prix UNESCO en décoration bois
Niger 1998 et 2003
Allemagne 2000
Belgique 2000
Angleterre 2000
Gabon 2002
Alger 2002
Paris 2002
Djeda 2003
Suisse 2003
USA 2003 et 2010
Dubai 2004
Guinée 2005
Clamart (France) 2005 et 2006
Italie 2006
 Dès 1990, les Inhadhan de Kidal aidés par certains notables et cadres de Kidal ont jeté les bases de l’organisation de l’Artisanat de la région.

Au vu de tout ce qui a été évoqué, les notables et cadres de la région sont fortement interpellés à  assister les inhadhan pour une meilleure organisation technique afin de préserver, améliorer et mieux diffuser une bonne partie du  patrimoine culturel de la société touarègue.

VII Point de vue Inhadhan et paix
L’attitude et la philosophie pacifistes des Inhadhan en fait un groupe toujours favorable à la paix. Ils affirment connaître la valeur de la paix : « nous avons tout eu dans la paix et estimons que notre travail et comme la culture touarègue en général ne peuvent s’épanouir que dans la paix. Notre vie  est étroitement liée à celle du reste de la communauté touarègue sans laquelle nous n’existons pas. Et comme nous, toutes les fractions, toutes les tribus de l’Adagh sont interdépendantes et ne sauraient vivre les unes sans les autres. Nous déplorons que tous les incidents armés survenus dans l’Adagh aient servi à desservir notre image et à jeter un certain discrédit sur les valeurs éthiques qui caractérisent notre société.
En considérant que le travail est une valeur sûre de notre société et une alternative à la guerre, nous incitons les jeunes à ne pas fuir nos activités économiques traditionnelles, mais plutôt à les améliorer et à en vivre pour développer notre région. A cet effet, l’on peut citer l’élevage, la culture du palmier dattier, le maraîchage, l’artisanat.
Nous sommes aussi conscients que l’analphabétisme est pour beaucoup dans les tensions sociales, ce qui nous interpelle tous pour une meilleure scolarisation de nos enfants.
Il serait intéressant, et nous le suggérons que tous  les chefs de fractions et les notables de l’Adagh, renforcent les cadres de concertations afin de prévenir les tentions sociales et les conflits.


Bibliographie :
1. Casajus D. Article paru dans AWAL 5, 1989 124-136 sur L’Argot des forgerons touaregs
2. Communication de Oliel J. enseignant chercheur, le samedi 18 octobre 2003 par Fabrice Angevin, professeur au collège Jean Vilar-les Mureaux
3. Bernus E. Forgerons,  Encyclopédie Berbère EDISUD 1998
4. Ambeyri AG RHISSA, Note sur la place des artisans forgerons dans la société touarègue
5. Nicolaisen J. Magie et Réligion Touarègue, 1962



L'auteur

Ibrahim AG MOHAMED est chercheur indépendant, Directeur du Centre Régional de la Promotion de l’Artisanat de Kidal.


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