|
... dans les traditions des Touaregs Kel Adagh (Mali)
Par Ibrahim Ag Mohamed L'oeil exterieur non averti en contact avec la société des Kel
Adagh peut être amené à faire de l'amalgame entre les actes que
pose cette société et le Droit arabe qui il est vrai y est aussi
Présent, mais n'est pas la base de prévention des problèmes
sociaux. Cette société malgré son caractère inégalitaire possède
sa propre"CHARTE TACITE" grâce à laquelle elle prévient
bon nombre de conflits.
Certains comportements sont
unanimement recherchés, car ils sont le gage de la sociabilité de
l'individu.
I ["L'ACHCHEK"] :
Ce mot en
tamacheq veut dire étymologiquement "doute". Ce concept
désigne chez les Kel Adagh une disposition morale, une loi tacite
intériorisée par l'individu et le groupe social et qui lui permet
une certaine autocritique et autocensure lorsqu'il commet un acte
répréhensible du point de vue social ou moral.
Malgré le
caractère inégalitaire de la société Kel Adagh, l'ensemble de ces
dispositions témoigne d'un certain souci de justice et
d'altruisme.
L'ALTRUISME: "Awil iman-s iyyad".
Littéralement, cela veut dire: "Vois toute âme comme une
autre". Ce qui donne littérairement : "Pense à toi avant
d'agir à l'égard de l'autre"
["L'ACHCHEK"] a
pour socle la ["Takrakedt"], littéralement, "la
honte" qui peut se définir comme "la peur de la honte".
En effet, dans les actes de tous les jours, les Kel Adagh en
particulier et les Tamacheq en général ont une peur bleue de ce qui
peut faire honte. Ainsi l'une des bénédictions les plus fréquentes
dans le milieu est : " War hanagh askarakad yallah" ;
"qu'Allah ne nous fasse pas honte." Par contre, la plus
grande imprécation est : "Askarakad kayy yallah" : "Que
Dieu te fasse honte"
Cette réalité se traduit par la
crainte extrême et l'intolérance de l'humiliation. En effet il est
préférable dans les cas extrêmes de "tuer un habitant de
l'Adagh sans l'humilier. On ne tolérera jamais sa mort s'il a été
humilié avant."*
La peur de la honte est réelle tant
pour les actes universellement répréhensibles comme voler, violer,
montrer sa nudité, que pour certains actes apparemment normaux, mais
que craignent les Kel Tamacheq : ouvrir la bouche en public, parler
et manger devant ses beaux parents ; se découvrir la tête devant
des gens qu'on respecte (["Tamancheqt"] ou en public
II
La ["Tamancheqt"] Ce vocable désigne toute personne
respectable : personne plus âgée que soi, les femmes en général,
les étrangers, toutes personnes qui ne nous sont pas familières.
Toute famille ayant des jeunes filles ou jeunes garçons est
potentiellement la belle famille de chacun. Une famille devient plus
respectable aux yeux des jeunes garçons quand il y a des filles.
Elle le devient pour les jeunes filles quand il y a des jeunes
garçons.
Pour cela, les vieilles personnes de celle-ci sont
d'office très respectées.
["Tamancheqt-in"] ; "ma
tamancheqt", désigne pour celui qui parle toute personne
respectable et toute autre qu'il ne connaît pas
d'abord.
["Ahnimmi"] synonyme de
["akroukad"]:
C'est avoir de l'égard et du respect
pour l'autre. ["Ahnimmi"] est plus fort que ["akroukad"]
qui veut dire littéralement "avoir honte de quelqu'un".
["Tassadja"] littéralement le "côté". (Y aurai
t il un lien entre ce mot et le fait d'approcher l'individu ou le
groupe de profil -côté-) ? est le nom donné à la
"timidité".
["Immouchagh"] :
C'est
le caractère d'une personne qui a l' ["Achchek"]. ["Im"]:
démonstratif, équivalent à "celui".Et, ["chagh"],
déformation probable du mot ["achchek"]. Donc, un
["amachegh"] est une personne qui a ["l'achchek"].
["Imouchagh"] ou ["Kel Tamacheqt"] ou
["Imouhagh"] ont pour caractéristique essentielle
["l'Achchek"]
On dit d'une personne qui pose des
actes répréhensibles : ["idjar-in takrakedt-inet"] qui
veut dire littéralement : "il a jeté sa honte",
c'est-à-dire que l'individu dont il s'agit est amoral, dénué de
conscience.
III ["Tahanint"] Qui veut dire
littéralement "la pitié"
Disposition d'un être
humain à avoir pitié de son proche quand il se trouve dans
certaines situations : dénuement matériel, maladie physique ou
mentale, statut d'étranger…Ce mot est enseigné aux enfants dès
leur bas âge. Lorsqu'ils séquestrent un criquet, un oiseau, ou un
autre animal, les parents leur reprochent leur manque de pitié en
ajoutant souvent "qu'ils ont le cœur noir", expression
populaire synonyme du manque de pitié.
La pitié chez les Kel
Adagh est d'abord l'apanage des femmes et particulièrement de la
mère dit-on, comme le révèle la réponse à une devinette du
milieu: [ "ihanan war ha mak, war tan ha tahanint"]. Ce qu
veut dire : "la pitié n'habite pas le campement où n'habite
pas ta mère." L'on entend très souvent dire qu'il est mieux de
mettre au monde des filles que des garçons, car quand on devien
impotent, elles "auront pitié et s'occuperont de nous".
"Avoir pitié" (ou avoir le "cœur blanc") est
une qualité humaine très recherchée et se manifeste chez
l'individu par :
-La promptitude au larmoiement en cas de
tristesse ou de joie extrême ;
- la durée que met l'animal
avant de mourir quand cet individu l'égorge ;
-L'absence de
sang noir coagulé dans le cœur de l'animal qu'il a égorgé
C'est
cette prédisposition naturelle qui pousse les femmes à cacher aux
hommes leurs armes lorsqu'ils sont au bord d'un conflit.
IV Talaqt
C'est le caractère d'une personne éloquente et
communicative dans tous les actes qu'elle pose. Cette prédisposition
est liée par les Kel Adagh au degré d'acceptation de l'individu par
ses camarades du même groupe d'âge, mais de sexe opposé. On dit
d'une femme qu n'est pas éloquente qu'elle n'est pas aimée des
hommes et d'un homme du même caractère qu'il n'est pas aimé des
femmes.
La talaqt d'un individu peut se mesurer et dans le
langage et dans les autres actes.
Pour excuser une personne et
couper court à un conflit naissant, on dit d'elle "war
itillagh" ; il n'est pas doué de ["talaqt"]
Même
aux enfants, on parle de ["talaqt"]
Le contraire de
["Talaqt"] est [" Ibbiyyou"], caractère de celui
qui fait tout de travers. Celui qui a ce comportement s'appelle
["anabbayyou"] et est très mal côté au sein du groupe
social.
V Les actes répréhensibles ou ["Tighawelen"] Ce
sont les actes très bannis, ou délits. Les principaux sont
:
["Iman"] : Ce mot veut dire littéralement âme.
Par extension, fait d'ôter la vie.
Il désigne l'homicide
involontaire et l'homicide volontaire. Celui qui commet l'homicide en
milieu de l'Adagh paie ce qu'on appelle"achni" qui veut
dire"le sang". Il faut entendre "le prix du
sang".
["Aladad"]
C'est le fait de
traire ou téter illicitement le lait d'un animal qui ne nous
appartient pas. Par extrapolation, il est comme devenu illicite des
traire des animaux au pâturage même s'ils nous appartenaient.
Cet
acte devient encore plus répréhensible s'il s'agit des animaux des
forgerons comme le dit la chanson populaire invitant les jeunes
hommes à la lutte : ["Medden balanat, war tamdjadadam. Wa
idjadadan, inta a eldadan ulli n-inhadan"]. Ce qui peut se
traduire par : "Hommes luttez. Le peureux, c'est celui qui a
tété les chèvres des forgerons !"
["Tikra"]
: Le vol dont la forme la plus grave dans le milieu traditionnel est
celui des animaux. Celui des domiciles était très peu
connu.
["Alghar"] :
C'est le fait de refuser
de servir son prochain alors qu'on a la possibilité de le faire.
Pour réfuter un fait vu comme impossible, la langue retient les
expressions : ["alghar yad"] ou ["alghar n-tilyaden"],
qui veut dire refus de servir les femmes. Par comparaison, l'acte
qu'on veut faire faire ou qu'on lui colle, il le compare au refus de
servir les femmes.
["Asakal"] : le viol
Cet
acte est vu comme anormal, posé par un individu anormal. ["Emeskel"]
; de "em" : "celui" et "iskil" :
"violer", désigne le violeur et par extension, un
dégénéré.
VI Applications sociales des principes Protection et assistance aux plus faibles :
Les
femmes, les enfants et les vieillards sont reconnus comme faibles du
point de vue de la constitution physique et souvent pas actifs dans
des situations qui nécessitent la force. Ils ne sont pas non plus
présents dans des situations auxquelles la société ne les autorise
pas. Les hommes (adolescents et adultes) les assistent en situation
de guerre, d'inondation, de feux de brousse, de voyage…
Les
Forgerons :
Les forgerons sont connus pour être des gens
pacifiques ne faisant rien en dehors de leur travail d'artisans.
Autant ils se replient sur eux-mêmes (endogamie), autant ils évitent
toute confrontation physique ou morale avec les autres.
La
société traditionnelle Kel Adagh accorde certains privilèges aux
forgerons (["Inhadhan"] :
On doit :
• leur
prêter une assistance matérielle et policière permanente
• Leur
prêter ou leur donner des animaux à traire pour se nourrir ;
•
Leur donner des rations alimentaires sèches ;
• Les
protéger contre les toutes atteintes à leur personne physique ou
morale.
La ["Tadhouwla "]:
C'est la relation
spécifique qui existe entre un individu et sa bru ou son gendre ou
entre une bru, un gendre et le père ou la mère de son conjoint.
Cette relation doit être emprunte de respect profond en toute
circonstance. Pour éviter qu'elles se fassent une mauvaise opinion
de soi, on évite jusqu'à manger ou boire en présence de ces
personnes, à plus forte raison poser d'autres actes connus
publiquement comme répréhensibles.
On dit de cette
relation
["war tihini"] ; qui peut se traduire
littéralement par : "elle ne déménage pas" ;
c'est-à-dire que la relation demeure même après des années de
divorce d'avec son conjoint ou sa conjointe.
["Tiliwsa"],
désigne le lien spécifique qu'on a avec les frères et sœurs de
son conjoint ou de sa conjointe. A ces personnes, on voue un certain
respect, quand même moindre par rapport à celui voué aux parents
ascendants.
VII LES GARANTIES DE L'APPLICATION DES
PRINCIPES ["Tisiway"] : La Poésie
Qu'elle
soit dite ou chantée, à travers elle, les femmes et les hommes
magnifient l'Etre social idéal, les bienfaits des individus et
fustigent les actes qui remettent en cause ou violent les conventions
et principes sociaux.
["Imgharan"] :
Ce mot
en Tamasheq veut dire "les vieux", c'est-à-dire les
anciens. Il désigne une demande généralement adressée verbalement
à un individu pour qu'il pose un acte souhaité, ou qu'il abandonne
un acte répréhensible qu'il veut poser ou, est entrain de poser.
S'il refuse, on considère qu'il a offensé tous les anciens de la
communauté et les femmes préparent des mets qu'il doit manger à
l'excès (une forme d'humiliation de l'individu) Souvent, on lui en
met sur le visage et sur le reste du corps.
["Laghtiya"]
C'est
une amende infligée à un individu à la suite d'un comportement
maladroit ou injurieux vis-à-vis de son prochain. Elle est prononcée
par ceux de sa classe d'âge ou par des personnes plus âgées. Celui
qui en fait l'objet doit payer du thé, du sucre, du tabac ou inviter
le groupe à partager un méchoui… Chez les Kel Tamacheq quand bien même il existe une écriture (le
Tifinagh), la plupart des conventions sociales ne sont pas écrites.
Pendant des siècles, pourtant, elles ont entièrement régi et
continuent à régir les comportements des individus et des
différents groupes sociaux.
L'auteur
Ibrahim AG MOHAMED est chercheur indépendant, Directeur du Centre Régional de la Promotion de l’Artisanat de Kidal.
Du même auteur
Naître saharien Taguelmoust Jeux et construction de la personnalité La tente touarègue Place des Inhadan... Tresses, coiffures et parures...
Pour proposer un texte : cliquez ici
|