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Par Philippe Brix - 2009 (texte extrait du disque de Azawad "Live 1999") L’histoire d’Azawad est celle du premier concert de Tinariwen hors d’Afrique, à Angers même, en France.
Cette histoire a commencé à Bamako, au Mali, fin 1998. En ce mois de décembre, nous étions nombreux à considérer que la Maison du Partenariat était le centre du monde. Les deux groupes de musique Lo’Jo et Gangbé Brass Band, au moins vingt personnes en tout, s’y retrouvaient pour un mois tout entier. Cette rencontre venait couronner une collaboration fructueuse d’une année autour du monde, une épopée qui avait justement commencé à Bamako un an plus tôt.
A cette époque, le Gangbé Brass Band avait rejoint Lo’Jo sur scène lors d’un concert dans un stade, sans rien demander à personne. Le Gangbé est une fanfare de cuivres du Bénin, et leur intervention spontanée provoqua un véritable “effet turbo” sur la chanson des Lo’Jo, qui les entraina dans une transe. Les Gangbé étaient déchaînés, déployés à l’arrière du groupe comme une légion romaine. S’en suivit une amitié sincère et très chaleureuse. L’Afrique, en somme. Les Lo’Jo décidèrent d’emmener le Gangbé Brass Band en tournée internationale, d’abord en Europe, puis aux USA et au Canada. A présent, ils se retrouvaient enfin à Bamako, après deux mois de séparation, et les musiciens savouraient le temps depuis une semaine au Mali. L’ambiance était douce et la Maison du Partenariat retentissait des essais de voix des cuivres, lorsque tout d’un coup, un troisième groupe fit son apparition.
Au bout du patio se présentaient six personnes d’apparence indigène, bien que plus simplement habillées. Tous étaient en bleu indigo, gandouras bleu clair pour les hommes et tuniques bleu nuit d’encre pour les deux femmes. C’est ainsi qu’André, le tout nouveau directeur de la Maison du Partenariat, nous présenta le groupe Tinariwen. En toute simplicité.
Les trois groupes étaient programmés au festival du Théâtre des Réalités et le festival avait trouvé un accord avec la Maison du Partenariat, pour loger un groupe de plus. Adama Traoré, directeur du festival, avait fait le choix judicieux d’y placer un groupe de Touaregs du Mali. Cette rencontre est gravée dans ma mémoire, le souvenir de ces six personnes sans bagages, au sourire un peu crispé. Je ne connaissais rien des Touaregs, encore moins du désert ou du Sahara. Pourtant cette rencontre allait marquer ma vie.
Au début, nous nous regardions avec timidité. Il fallut plusieurs jours pour se parler. C’est Foy-Foy, l’un des jeunes guitaristes sans guitare, qui sympathisa le premier. Il avait vingt musiciens autour de lui, et aucun guitariste !
Puis on entendit résonner la voix chaude et grave de Dicko. Lorsqu’on lui demanda son nom, Dicko fut sa réponse. En fait, son prénom est Issa.
Instruit, Dicko l’était, assurément. Il parlait un français intéressant, nouveau pour moi. Un français riche en mots savants et en formules inconnues, une syntaxe souvent brillante, à la mode de l’école républicaine. Dès les premières paroles échangées, ce fut un plaisir de l’entendre. En quelques jours seulement, il répondit à toutes nos questions sur le désert, et plus encore, il nous en raconta l’histoire comme un roman.
Pendant ce temps, Foy-Foy faisait du thé. Avec son sourire, il était le plus doué pour nouer des amitiés, et il devenait chaque jour plus rayonnant en discutant avec nous un à un. Il parlait mal le français, mais cela ne gênait pas sa conquête des coeurs. Son accent et sa jeunesse, il avait vingt-deux ans, ont rapidement tissé des liens. Foy-Foy charmait tout le monde. Il était disponible et il faisait du thé qu’il distribuait sans arrêt. Bientôt, nous prendrions l’habitude d’attendre ce petit verre sucré, à notre tour. Ce sont ces petits moments là qui firent de Foy-Foy un nouveau cousin du bout du monde, quelqu’un de la famille. Nous n’avions pas encore vu le musicien. Foy-Foy et Dicko, voilà les deux personnes qui initièrent une amitié qui s’est révélée infiniment riche et fructueuse par la suite.
Le jour vint où Tinariwen se produisit au festival du Théâtre des Réalités. Ce fut un choc de séduction pure. Ils étaient nombreux sur scène. Sans doute des Touaregs de Bamako les avaient-ils rejoints, et je ne savais pas toujours les différencier, à cause du chèche sur leurs visages. Mais celui qui était important et qui nous révélait la “guitare touarègue”, c’était Foy-Foy. Il chantait la première voix et jouait la première guitare. Sa belle voix roulait un air que j’entendais pour la première fois, “Amassakoul”. Cette chanson aurait plus tard un grand destin et ferait connaître Tinariwen dans le monde entier.
Nous passions nos nuits à discuter autour du thé. La Maison du Partenariat raisonnait perpétuellement de nos rires et le regard bienveillant des employés m’en laissa une impression que je conserverais toute ma vie, celle d’un espace de bonheur simple, ouvert à l’échange, comme il est.
André, le directeur du lieu, nous laissait une grande liberté. Dicko la mettait à profit en tenant conférence. Il apportait chaque jour un peu plus de savoir à nous tous, soudain avides de tout connaître sur ce fabuleux désert. C’est à ce moment là que nous avons acquis la certitude que nous irions un jour, chose qu’aucun d’entre nous n’avait envisagé. Et pour être sûrs de s’y rendre, l’idée de faire un “festival au désert”, comme disait Dicko, a jailli. Le thé aidant, bien sûr.
Deux ans plus tard, le premier Festival au Désert aurait effectivement lieu à Tin-Essako, au Mali, au bord ouest du désert du Tamesna. Ses promoteurs étaient tous ensemble à y rêver en ce mois de décembre 1998. Au cours de ces nuits bamakoises qui se succédaient, Dicko et Foy-Foy nous parlèrent aussi de la rébellion touarègue. Tout cela nous paraissait mystérieux, hallucinant même. Bien loin de ce que nous connaissions, nous, les Lo’Jo. Ils nous parlèrent aussi de plus en plus du groupe qu’ils n’étaient pas, en fait : les Tinariwen. D’après nos deux amis, tous les Touaregs connaissaient leurs chansons et se les étaient appropriées, et cela ne semblait pas gênant que d’autres chantent leurs chansons sous le nom de Tinariwen, qui signifie “Ceux du désert”, ce qu’ils étaient tous. Il semblait aussi que les vrais musiciens du groupe étaient innombrables. Le portrait qu’ils en firent en nous racontant des détails, touchait déjà à la légende. Ils parlaient de plusieurs guitaristes, qui étaient aussi des rebelles. Ils avaient des noms qui résonnent encore dans ma tête : Abaraybone, Abin-Abin, Japonais, Diara, Catastrophe, Kedou. Où étaient-ils ?
L’histoire qu’ils racontaient de jour en jour nous tenait en haleine. Tinariwen était un groupe de jeunes “chômeurs”, les ishumar comme ils s’appelaient depuis leur exil. Ces jeunes avaient découvert la guitare électrique. Le résultat semblait extraordinaire. Foy-Foy disait que tous les Touaregs connaissaient et chantaient leurs chansons, comme “Amassakoul”. Parfois, nous n’en croyions pas nos oreilles. Kedou avait la réputation d’aller au combat la kalashnikov à la main et la guitare sur le dos. Même avec le thé, nous avions du mal à croire que ces personnages existaient. Mais nous sentions que Dicko et Foy-Foy ne mentaient pas.
Comme nous étions raisonnables, nous n’avons pas tardé à leur conseiller de prendre un nom à eux pour leur propre groupe. Avec les Lo’Jo, nous programmions un festival africain à Angers, les Nuits Toucouleurs, et nous leur avons dit notre intention unanime de les inviter en novembre prochain. Il me semble que c’est cette invitation qui les a rangés tous deux à notre avis. Ils proposèrent Azawad. Du nom du grand désert de sable qui borde le fleuve Niger.
Nous ne savions pas encore qu’en invitant Azawad, nous recevrions alors les vrais Tinariwen, à notre insu, comme une opération magique commandée dans les sables. Les six titres que vous écoutez sont la mémoire de cette aventure mystérieuse.
Nous nous sommes quittés fin décembre, sur cette promesse de se revoir à Angers, pour les Nuits Toucouleurs. J’avais pris soin de prendre l’état civil des sept invités, dont Dicko et Foy-Foy, le forgeron et deux choristes, Hanini et Nina. A cette équipe, s’était ajouté Django, un chanteur guitariste bambara. Lui aussi nous fréquentait chaque jour. Django avait une voix puissante. Et il avait ses propres chansons. Nous étions fiers d’envisager une affiche avec Azawad et Django au prochain festival.
Le mois de novembre 1999 arriva vite. J’avais Dicko au téléphone autant qu’il le fallait pour les passeports et les visas. Notre association, du nom latin de Flux, avait trouvé un financement auprès de la ville d’Angers pour les billets d’avion. L’échéance du festival était là et Dicko nous annonça quelques changements de dernière minute dans le “line-up” d’Azawad. Et la venue d’un certain Manny.
Le jour du voyage fut un jour d’angoisse pour l’équipe de Flux. Le vol d’Azawad pour Paris était sur Sabena, la compagnie belge, et une escale était prévue à Bruxelles vers 18h. Ce qui devait amener nos voyageurs vers 20h à Roissy. Mais nous n’avions aucune nouvelle d’eux. Ils avaient pris le vol à Bamako et disparu à Bruxelles. Dix Touaregs en costume du Sahara, disparus.
Nous avons su bien plus tard, au terme de longues recherches téléphoniques, que nos voyageurs n’avaient pas suivi les indications “En Transit” à l’aéroport de Bruxelles, et ils s’étaient retrouvés ainsi sans visas, en Belgique. Ils étaient aux mains du directeur de la Police de l’Air et des Frontières. Au terme d’interminables discussions menées tambour battant par Sylvette Braud, une responsable de Flux, il changa d’avis et les relâcha. Sylvette avait su le faire vibrer, au bout de la nuit seulement, sur l’humanité des échanges avec l’Afrique, et sur la confiance qu’il pouvait lui faire à elle, Sylvette. Moi, je n’aurais pas su.
Quelle ne fut pas notre surprise, à nous les Lo’Jo qui avions tant entendu l’histoire de Tinariwen et déjà un peu propagé la légende. Les noms changés dans nos invitations, ces noms sur lesquels Dicko était resté incertain, ces noms étaient ceux des Tinariwen : Kedou, Abin-Abin et Catastrophe. Ils existaient bel et bien, et ils avaient répondu à l’invitation d’Azawad.
Dicko nous présenta Manny. Manny était un Kel Ansar, fils d’une grande famille touarègue de la région de Tombouctou, de Goundham exactement. Au retour de ce voyage, Manny prendrait la présidence de l’association Efès, qui deviendrait officiellement le promoteur du Festival au Désert. Manny en serait le directeur et n’aurait de cesse de garder le festival chez lui, dans sa région, à Essakane. Manny sait la valeur des choses. Dès cette première rencontre, j’ai su que Dicko avait fait mouche. Il avait trouvé l’oreille des Touaregs qui comptent dans leur communauté et à Bamako. Il amenait ainsi un projet au brillant avenir international, non seulement à sa communauté, mais à son pays, le Mali. Ce faisant, il s’en laissait déposséder peut-être un peu plus que la vérité ne l’eût voulu.
De leur côté, les trois Tinariwen, Kedou, Hassan et Abdallah, firent leur premier concert hors d’Afrique sous le nom à l’affiche : Azawad. Un tour de chacal que le sort leur a joué. La salle était comble, plus de mille personnes au Chabada en cette soirée de clôture des Nuits Toucouleurs. Sur scène, nos trois guitaristes chanteurs, offrirent tour à tour leurs chansons, accompagnés à la guitare par Foy-Foy et par Bakaye aux percussions. Des voix féminines, seule Hanini était venue, Nina ayant été remplacée par un Tinariwen. Une autre femme était pourtant là sur scène aux côtés d’Hanini. Je prendrais par la suite l’habitude de sa participation aux concerts de Tinariwen, et plus tard de Terakaft, comme au festival des Musiques Métisses d’Angoulême en 2007. C’était Disco, la fondatrice de Tartit, un groupe de femmes touarègues qui faisait déjà des concerts dans le monde entier. Disco était venue avec son mari aux Nuits Toucouleurs, un colonel de la gendarmerie malienne. Sa venue était combinée avec Manny. Au début, je me demandais qui était cet homme un peu rigide, en uniforme, dans les loges du Chabada.
J’ai appris longtemps après que Diara, un autre Tinariwen, aurait dû être du voyage. Mais il était resté bloqué à Gao, ne pouvant joindre à temps l’avion qui partait de Bamako. Dommage. La rencontre avec lui, le plus précieux des guitaristes chez Tinariwen, se ferait quelques années plus tard. Aujourd’hui, il est le ”leader” de Terakaft. Quant à Abaraybone et Japonais, cette première rencontre à Angers allait bientôt arriver à leurs oreilles. Le prochain voyage des Lo’Jo au Mali, en décembre 2000, allait produire cette rencontre attendue. Et cela donnerait l’enregistrement des “Radio Tisdas sessions”, le premier disque “occidental” de Tinariwen, ainsi que le premier Festival au Désert à Tin-Essako.
Kedou, Abin-Abin et Abdallah figurent sur les deux enregistrements historiques de Tinariwen, faits en Afrique (à Abidjan en 1992, et à Bamako en 1993). Diara en était aussi. Même sans Abaraybone, c'est-à-dire Ibrahim, la formation des Nuits Toucouleurs en novembre 1999, avec Foy-Foy comme accompagnateur rythmique, est l’une des géométries variables typique de Tinariwen. La présence de Tafa à ce concert, elle joue l’imzad dans Azawad, souligne des liens réels avec un répertoire traditionnel joué par les femmes. Plus tard, Tafa intégrerait le groupe Tartit. Hanini épouserait Kedou après ce voyage. D’une certaine façon, la venue d’Azawad à Angers créa vraiment les prémisses d’un échange plein de fruits.
L'auteur
Philippe Brix est le fondateur du label Tapsit. Manager de Lo’Jo jusqu’en 2004, manager de Tinariwen de 2001 à 2004, aujourd’hui manager de Terakaft.
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