Le Touareg contemporain Convertir en PDF Version imprimable Suggérer par mail
Par Sedryk le Thursday 15 September 2011

Par Issa DICKO  - Avril 2011

(texte extrait du livret de l'album "Imeslan N Essouf" de Faris)

Au lendemain des indépendances des Etats africains les Touaregs, qui étaient restés en grande partie en marge de l’administration coloniale, se sont retrouvés tout naturellement écartés des rênes du pouvoir. Cela a entrainé un sous-développement de leurs territoires avec une économie restée traditionnelle et fondée sur l’élevage. Les conditions de vie des populations, déjà difficiles du fait du contexte climatique, sont devenues de plus en plus précaires suite à des vagues successives de sécheresses (1973, 1975, 1985). L’émigration en quête de travail et de survie vers les pays voisins, comme l’Algérie et surtout la Libye, n’a été qu'une des conséquences d’un tel état de choses.

C’est ainsi que nombre de jeunes ressortissants touaregs se sont enrôlés dans les légions islamiques créées par Kadhafi en Libye. Cet épisode a produit les “vétérans” de la future rébellion touarègue, car le contact étroit avec d’autres rebelles plus cultivés idéologiquement et venant des quatre coins du monde, a permis une prise de conscience des problèmes de leur population et surtout d’envisager une rébellion comme la seule solution pour changer l’avenir de leur peuple.

La rébellion était une réaction de désespoir face à la double crise économique et climatique  qui ébranlait les territoires touaregs, mais surtout face à la répression, aux tortures et aux spoliations exercées par les armées des gouvernements de la région pendant des années. Après plusieurs périodes de massacres et de combats et plusieurs vagues de révoltes, au moins une partie des objectifs de la rébellion a été reconnue par les États – notamment le Mali et le Niger, qui hébergent le quota le plus important de population touarègue – avec la signature de pactes d’autonomie qui montraient finalement une certaine reconnaissance de la spécificité touarègue. Ces pactes de décentralisation n’ont été que peu ou mal appliqués, mais la reconnaissance de cette "spécificité touarègue" reste l'un des véritables pas en avant dans les rapports entre les nomades et les Etats centraux. 

Il y a plusieurs raisons qui font que les Touaregs sont mal compris par les États issus de la décolonisation : leur nomadisme, qui les rend incompatibles avec les contraintes administratives ; leur situation géographique, entre Afrique du Nord et Afrique Noire ; et  surtout, leurs origines et leurs moeurs berbères.

Ces tensions, qui viennent de loin, sont remontées à la surface ces dernières années, car le Sahara est devenu l’objet d’enjeux géostratégiques importants. Les Touaregs se trouvent au carrefour de plusieurs lignes de fracture : entre panarabisme et berbérisme, entre Maghreb et Afrique subsaharienne, entre Islam plus ou moins orthodoxe et intégrisme. Un islamisme fanatique déferle sur le sud du Sahara et déstabilise la région. Les évènements les plus récents, de l’implantation de AQMI (Al-Qaïda au Maghreb Islamique) à la guerre en Libye, n’ont fait que rajouter de nouvelles instabilités à un contexte déjà perturbé.

Les Touaregs sont accusés soit d’être complices de AQMI, soit de mercenariat au service de Kadhafi. Dans le deux cas il s’agit d’une technique bien vieille, celle de tenir responsable une communauté entière des fautes éventuelles de quelques uns de ses membres isolés. S’il y a de jeunes Touaregs impliqués (volontairement ou pas) dans les événements actuels en Libye, ou si d’autres jeunes ont eu des contacts avec les intégristes d’Al Qaïda, cela ne peut pas être lu comme une position politique imputable à la nation touarègue.

TERRORISME AU SAHARA
Parce que il faut le comprendre : lorsque la réalité sociale et économique s'avère très difficile, les perspectives deviennent sombres et les conditions de vie insoutenables, il n'est alors pas étonnant qu’on utilise tous les moyens, y compris la collaboration mercenaire avec AQMI ou d’autres groupes armés, pour réussir à mener une vie “décente”. Et alors on ne peut pas négliger le bouleversement qu'ont connu et que sont en train de connaître les populations touarègues. Une société, qui a vécu et développé sa culture pendant des millénaires, qui a dépassé des catastrophes naturelles, des épidémies meurtrières et l’hostilité des espaces sahariens, se trouve aujourd’hui à se mesurer avec une pauvreté répandue, le chômage et le désoeuvrement des jeunes, la clochardisation dans les grandes villes. Souvent, les Touaregs n'ont que deux choix : mener une vie traditionnelle en plein désert, sans médicaments, sans instruction, avec tous les problèmes liés à la sécheresse, ou se sédentariser dans des bidonvilles aux alentours des grands centres urbains. Cela n’est pas étonnant que l’homme touareg contemporain puisse se caractériser par la misère, l’analphabétisme, le banditisme de survie.
Ainsi, longtemps avant que le Sahara ne bascule dans la violence islamiste, coexistèrent plusieurs "couloirs" de trafics qui veillaient à ne pas empiéter les uns sur les autres. Ces couloirs sont devenus aujourd'hui ceux des trafiquants, des militaires et des islamistes. Autant de brèches qui ont déblayé le terrain aux groupes armés. Ce sont ces passages qui donnent aujourd’hui à l’AQMI une capacité opérationnelle sur laquelle il ne faut cependant pas se méprendre. Son implantation ne concerne en effet que des fractions, voire des individus, et ses liens sont moins forts avec les Touaregs qu’avec certaines tribus commerçantes se disant "arabes" impliquées depuis longtemps dans les trafics. Et comme hier dans le commerce transsaharien, les Touaregs ne profitent qu’à la marge des trafics, surtout comme convoyeurs et parfois comme pilleurs, pour imposer leur suprématie sur cet espace. L’ancrage d'AQMI au Sahara est bâti en effet sur des équilibres très instables. Rien n’est plus éphémère et mouvant que les allégeances tribales dans le monde nomade où le “nomadisme des alliances” est une vertu assurant la survie aussi bien de la communauté que des individus.

L’implantation d’AQMI dans ce type de communautés est aussi peu durable qu'elle a pu sembler “facile”, étant encouragée seulement par le dénuement de ces populations. Il suffit que l'on donne à ces communautés quelques perspectives sociales et économiques pour qu’elles renversent complètement leurs alliances. Conscients du rôle stratégique qu’ils peuvent jouer, les touaregs se demandent aujourd'hui si c'est à eux de faire les frais de conflits dont les enjeux ne les concernent pas directement.

LE CONFLIT EN LIBYE
Si on regarde vers le Nord, depuis la première heure du conflit libyen qui oppose le régime du colonel Kadhafi aux insurgés de l’Est du pays, l’amertume et l’inquiétude se remarquent sur les visages et dans les conversations de l’écrasante majorité des habitants de la sous-région sahélo-saharienne, et surtout des Touaregs, qui voient se profiler à l’horizon les nombreuses conséquences néfastes de cette guerre. En effet, pour bon nombre d’observateurs la situation pourra connaitre des périodes encore plus dures si le conflit libyen s’enlise.
Les conséquences de ce conflit sur la région peuvent être, de manière certaine, d’ordre économique et social dans l’immédiat, mais aussi sécuritaire à court et moyen terme.

Au point de vue social, il faut s’attendre à un retour massif de milliers de jeunes Touaregs qui travaillaient en Libye et qui auront tous les problèmes du monde à s’intégrer de nouveau dans une vie caractérisée par le chômage et les pressions de toutes sortes exercées par la société.

L’insécurité reste le problème le plus préoccupant et la stabilité de la zone risque de prendre un coup dur, suite à la dislocation d’une partie de l’armée libyenne avec toutes les réserves que cela requiert. Il est fort probable qu'une partie de l’arsenal militaire libyen se retrouve dans les mains de groupes armés qui exercent dans la bande sahélo-saharienne. Il faut craindre le pire car des sources concordantes émanant des Etats (Algérie, Mauritanie, Mali, Niger, Tchad) et d’anciens chefs rebelles touaregs confirment cela.

Toutes les analyses laissent présager malheureusement une situation quelque peu chaotique pour la sous-région déjà soumise à une précarité notoire du fait de la pauvreté.

Les perspectives sombres de la région saharienne suite au terrorisme islamique et à la guerre en Libye, ne doivent pas occulter l'aspiration et le droit des Touaregs à vivre en paix sur des terres qu'ils aiment et auxquelles ils appartiennent. Pour cela, il devient de plus en plus crucial d'éliminer les obstacles politiques et économiques qui empêchent une vie pleine et digne.

En effet, le Sahara est aujourd’hui l’objet de la convoitise internationale pour les ressources naturelles dont il est riche (pétrole, gaz, uranium). Plusieurs puissances étrangères ont débarqué bruyamment au désert – en accord avec les gouvernements régionaux dont les budgets sont en crise perpétuelle – pour s'emparer des ressources minières de la zone, sans aucune préoccupation pour l’environnement et pour la vie de ceux qui y vivent et y ont toujours vécu. Encore une fois, les Touaregs restent en marge, exclus de tous les revenus de l’exploitation de leurs territoires.

Dans une des zones les plus arides au monde, on fouille la terre pour chercher du pétrole ou du gaz, mais personne ne creuse pour chercher tout simplement de l'eau. Un réel développement des territoires Touaregs ne pourra venir qu'avec une meilleure gestion et exploitation des ressources en eau. "Aman iman" (“l'eau, c'est la vie”) disent les Touaregs pour ne pas oublier combien l'eau est  importante pour une vie convenable au désert.

LE RÔLE DE LA MUSIQUE
Aujourd’hui, plus que jamais, la musique est devenue un élément essentiel dans le système de promotion de l’image des Touaregs. Elle contredit l’épisode colonial qui a voulu faire du Sahara un monde-frontière, et des Etats–Nations, un appendice territorial à seul usage stratégique. Cette musique des ishumar, que ce soit celle de Tinariwen, de Bambino ou de Faris, est un mouvement culturel, créé en mêlant les instruments modernes et la poésie traditionnelle touarègue. Elle cherche aujourd'hui à évoluer, à dépasser le cliché du rebelle avec turban et kalachnikov, à devenir une musique digne de représenter les problèmes réels de ce peuple minoritaire, qui reste souvent méconnu en dehors du territoire saharien.

C’est donc une musique engagée, de revendication, qui parle de la survie du nomade dans le désert, de l’histoire du peuple tamasheq, de ses combats face au monde contemporain. Mais surtout, c’est une musique qui appelle à l’éveil des consciences du peuple tamasheq pour son destin, car il faut qu'il devienne capable de garder sa culture tout en s'ouvrant vers les autres cultures du monde.         
                                                                                                
Et c'est à ce propos que Faris nous lance les messages plus importants. Faris est là en tant que relais, il lutte pour que cette culture atteigne l'universalité, il nous montre qu'elle peut garder ses racines tout en s'ouvrant à la modernité. Il nous rappelle que la mondialisation ne saurait être unilatérale ou univoque, les marges étant là pour la subvertir et la ramener aux réalités du Monde.


L'auteur

Touareg malien, Issa Dicko est conférencier, spécialiste de la culture touarègue et de l'écriture tifinagh. A ce titre, il a accompagné bien souvent les groupes Tinariwen et Terakaft lors de leurs tournées en Europe.

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