|
Par Ibrahim Ag Mohamed I Définition La tente est traditionnellement l’habitat des Kel Tamashaqt (touaregs). C’est l’espace où se fonde et se développe la famille. Qu’elle soit en peaux tannées (« ehăket ») ou en tissu (« ezăkăn »), elle reste la forme d’habitat la mieux adaptée au mode de vie nomade et aux intempéries. Elle est désignée en tamasheq par le mot ehăn qui peut se traduire en français par « maison » ou « habitat ».
II Réalisation et implantation de la tente La réalisation d’une tente en peau ehăket requiert au moins 32 peaux d’ovins et/ ou caprins cousues bout à bout pour donner une tente étanche d’à peu près 6 à 7 mètres de long sur 2 mètres de large. Cette tâche revient aux femmes. Pour protéger la tente et la rendre plus étanche (imperméable à l’eau de pluie), elle est enduite de graisse de chèvre et de latérite rouge (tamăkšoyt). La fourniture des bois latéraux servant à tendre les parties latérales de la tente (irekabăn) en calotropis procera (euphorbe laiteuse), ainsi que celle des deux demi arcs en racine d’acacia soutenant longitudinalement la tente, sont de la responsabilité de la mère de famille. Elle les fait couper par des hommes et procède à leur polissage et à leur vernissage. La fabrication des deux poutres en bois d’acacia nilotica (tahəjjart) ouvragé (timankayen) est l’œuvre des forgerons touaregs (Inhăḍăn). Le mot timankayen est formé de : tim : celles ; de ənkəy : « expulser hors du ventre » et « en » : marque du féminin pluriel. Ce nom fait allusion au fait que c’est à ces poutres que la femme s’accroche pour accoucher. Entre elles se trouve plantée le porte écuelle(tasəskart) fait en bois d’acacia nilotica et cuir noirci dont la partie supérieure en forme de panneau de basket porte l’écuelle de lait (taẓăwat). Les bois latéraux sont généralement au nombre de douze ; six de chaque côté. Six petits pieux de moins d’un mètre (tisəttuytay) servent à maintenir au sol les deux largeurs de la tente. La tente en tissu est faite d’habits usagés, mais suffisamment solides pour résister aux intempéries. Ces habits sont également cousus bout à bout et sont souvent doublés pour donner une toile unie, protégeant efficacement du soleil. Elle n’a pas vocation à protéger de la pluie, sauf pour les familles qui n’ont pas les moyens d’acquérir une tente en peau. L’implantation de la tente tient compte des vents dominants. Elle est ainsi implantée très généralement Est-ouest. En hivernage elle est implantée sur les plateaux et en saison sèche dans les oueds.
III Les Compartiments de la tente La tente comprend deux compartiments appelés en tamasheq tajiwen.
A/ Teje ta-n-ilalăn : ou compartiment des « bagages ». Elle occupe à peu près un tiers de l’espace. Elle est réservée à la mère de famille et est séparée du reste de l’habitat par les poutres ouvragées et la porte écuelle. Tous les biens personnels de la femme et autres objets valeureux s’y trouvent : le grand sac où l’on met les habits, les bijoux et autres objets valeureux (tăšayhat) ; la malle ; la grande et belle natte traditionnelle utilisée pour atténuer la force et al température de l’air (esăbăr) ; l’écuelle de lait ; les apis…
B/ Teje ta-n-taforeḍt ou « compartiment marginalisé » Cette partie de la tente est réservée au reste de la famille et aux visiteurs surtout en période de grande chaleur, de froid ou de pluie.
IV Autres usages du mot ehăn Le mot ehăn par extension signifie « foyer » ; « mariage ». Quelques fois, il est une allusion à l’origine sociale. Ainsi, on parle souvent des gens de petites et grandes tentes pour désigner des gens d’origine modeste et de ceux des familles guerrières. L’image de la tente est inséparable de celle de la femme qui fait tout pour que celle-ci soit belle et grande. Elle reste son œuvre et sa propriété privée ; le lieu où elle s’épanouit, un point d’ancrage autour duquel tourne et se multiplie le bétail de la famille. Dans l’éducation traditionnelle, l’on ne veut pas que le garçon soit très présent sous la tente de peur qu’il s’effémine en restant trop longtemps en compagnie des femmes. Dans un campement les tentes les plus rapprochées indiquent que leurs propriétaires sont socialement proches les uns des autres (existence de liens de sang, de l’amitié, de pactes sociaux). Celle du chef de la communauté se distingue généralement par sa taille et son emplacement par rapport aux autres. La réalisation de la tente est un moment de solidarité et de renforcement des liens sociaux. En effet, lorsqu’elle coud sa tente ou la peint, la mère de ménage est aidée par d’autres femmes des campements environnants. Le nombre de congénères reflète le degré de respectabilité de leur hôte. Cette séance est une occasion de retrouvailles, d’échanges après laquelle sont éprouvés des sentiments de grande satisfaction morale.
V Commodités offertes par la tente Les éléments constitutifs de la tente sont faciles à ranger et à transporter à dos d’âne ou de chameau lors des déménagements. Son implantation prend au plus 1 heure de temps.
VI Tente et environnement Qu’elle soit en peau ou en tissu la tente comme d’ailleurs tout l’outillage utilisé par les touaregs, est respectueuse de l’environnement. Les matériaux qui la constituent sont tous biodégradables. Une tente en peau peut être utilisable pendant plus d’une décennie. Les bois qui la soutiennent sont d’une grande longévité, ce qui donne le temps aux plantes dont ils proviennent de bien régénérer. L’effet des aménagements liés à l’implantation de la tente sur la pente naturelle est presque nul.
L'auteur
Ibrahim AG MOHAMED est chercheur indépendant, Directeur du Centre Régional de la Promotion de l’Artisanat de Kidal.
Du même auteur
Place des Inhadan... Tresses, coiffures et parures... Mécanismes de gestion des problèmes sociaux... Naître saharien Taguelmoust Gestion des problèmes sociaux chez les touaregs kel Adagh -Mali-
Pour proposer un texte : cliquez ici
|