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Par Nadia Belalimat - 2007 (texte extrait de la compilation "Ishumar, musique touarègue de résistance")
Ashamur, ishumar…. Le singulier et le pluriel. À eux seuls, ces mots incarnent les transformations sociales et politiques de la société touarègue postcoloniale. Ils évoquent les exils politiques mêlés aux migrations climatiques et économiques des générations nées après les indépendances.
L’art de la composition poétique a toujours été une pratique hautement valorisée de la société touarègue au point que la musique est considérée comme une extension de l’art du beau verbe. Lorsqu’ils sont chantés, les vers s’accompagnent de deux instruments, à la pratique traditionnellement féminine, le tindé (tambour sur mortier) et l’imzad (vièle monocorde). Le terme tindé désigne à la fois la fête, la performance collective des femmes (chant et percussion) et l’instrument - le tambour - simple mortier sur lequel on fixe une peau. La fabrication éphémère du tambour est adaptée à la vie transhumante et la musique du tindé est le genre le plus prisé des campements. Pour sa part, l’imzad, genre aristocratique ancien, est de moins en moins joué. Sa pratique et son répertoire font l’objet de programme de conservation, en Algérie notamment, avec le soutien de l’Unesco. A la fin des années 70, l’apparition du genre al guitara redéfinit ce système musical séculaire et génère de nouvelles pratiques sociales de la musique. Apparue dans les villes du sud algérien ou libyen où les Touaregs sont réfugiés, exilés politiques ou migrants saisonniers du travail, la guitare des ishumar témoigne de la transformation de la culture touarègue et des nouveaux messages sociopolitiques dont elle se fait l’écho.
Engagé dès les années 1970, le phénomène social et politique des ishumar a surtout concerné les populations des régions excentrées et transfrontalières de l’Adar (Mali), de l’Aïr et de l’Azawar (Niger). Dès la fin des années 60, c’est à Tamanrasset, qui concentre un grand nombre de réfugiés de la sécheresse et d’exilés politiques, que l’on va prendre l’habitude de désigner les jeunes hommes en quête de travail par le terme ishumar emprunté au français “chômeur”. Il prendra par la suite des connotations de militantisme et d’engagement. Le terme va ainsi revêtir de nouvelles significations en relation directe avec l’histoire du mouvement touareg qui émerge pendant les années 1980 et désigner les rebelles des fronts touaregs maliens et nigériens à partir de 1990.
Au cours des années 1970, il donne son nom au quartier Tahaggart-shumara à Tamanrasset. Les Kel Adagh, venus du Mali, y sont alors les plus nombreux et représentent les plus anciens des réfugiés, certains y étant installés depuis la révolte de l’Adagh de 1963. Les Kel Adagh, par leur vitalité culturelle et leur volonté de transcender la crise que traverse leur société à cette époque, forgent une nouvelle image, engagée et créative, générée au cours des soirées festives présidées par des chanteuses de tindé notoires installées dans ce quartier. Fidèle à sa vocation critique, ce tindé urbain chante les aventures et les problèmes de la jeunesse. Au tournant des années 1980, les musiciens du collectif Tinariwen inventent le genre al guitara qui demeure, durant cette décennie, une musique clandestine et subversive aux performances éminemment politiques ancrées dans le mouvement de la tanakra (le soulèvement, la protestation). Les soirées de guitare attirent les jeunes de tous horizons, du Niger, du Mali ou d’Algérie. Elles constituent des espaces d’échanges d’idées, de rencontres et de divertissement. Les musiciens y jouent un rôle central et leurs chants remplissent pleinement leur fonction de mobilisation. De nombreux engagements dans le mouvement touareg sont provoqués par l’écoute d’une de ces chansons. L’introduction de la cassette enregistrée va accélérer le processus de diffusion de la parole des ishumar au quatre coins de l’espace touareg. Elles contribueront à générer une dynamique sociale commune d’action politique. Enregistrées lors des fêtes, échangées, dupliquées, les cassettes deviennent le média du mouvement. La simple possession de cassettes était un motif d’arrestation. Malgré cela, le style al guitara fait école jusqu’au Niger, pays devenu une place forte de la guitare touarègue.
Après les accords de paix, la jeunesse touarègue restée aux pays s’empare de cette musique comme mode d’expression culturelle au Mali et au Niger. De nouveaux groupes de guitare émergent. S’il devient localement un genre de divertissement pour les jeunes urbains, le genre garde néanmoins une fonction culturelle et identitaire importante. “La guitare” cimente aujourd’hui la culture de la jeunesse dispersée. En effet, aujourd’hui encore, l’immigration du travail saisonnière et transfrontalière permet aux jeunes “chômeurs du désert” de subvenir aux besoins de leurs familles et contribue au développement local de leur région d’origine. Depuis des décennies, la vie de ces jeunes se caractérise par une mobilité reliant les villes sahariennes des régions touarègues. Cette musique est ainsi au coeur de la culture transnationale des ishumar. Leurs allers et venues transportent cette “road music” originale forgée au fil de leur itinérance tracée à la marge des politiques étatiques. A partir des années 2000, le genre se commercialise et connaît un rayonnement international jusqu’aux grandes scènes des festivals. Une nouvelle génération d’ishumar, grandis pendant les rébellions, arrive musicalement à maturité et se tournent vers d’autres influences musicales et culturelles voisines. Certains artistes reviennent volontiers aux thèmes classiques de la poésie touarègue traditionnelle comme l’amour, un des thèmes privilégiés des chansons de cet album, tandis que beaucoup empruntent aux thèmes poétiques pastoraux.
L'auteur Nadia Belalimat est doctorante en anthropologie. Son ouvrage à paraître “Le chant des fauves” propose une sociologie de la musique des ishumar à travers l’histoire et les chansons des Tinariwen.
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