A l'occasion de la sortie du premier
album de Tamikrest "Adagh", Ousmane, le jeune leader du groupe, nous raconte
son parcours musical et nous expose ses craintes et ses espoirs pour
l'avenir des kel Tamashek.
Quand as-tu entendu pour la première
fois un Touareg jouer de la guitare ? Qui était-ce ?
La première fois, c'était sur
cassette, dans les années 94-95. Puis j'ai vu la guitare de mes
propres yeux, une guitare sèche, jouée par les ex-rebelles de 90.
Qu'as-tu ressenti cette première
fois ?
J'ai tout de suite eu l'ambition de
devenir artiste. Avec les autres jeunes, on avait l'habitude de
chanter les chansons traditionnelles, ou celles de Tinariwen, et
j'attendais le jour où j'aurais enfin une guitare !
Qui t'a appris à jouer de la
guitare et à quel âge ?
C'était vers 98-99 (il avait donc
14-15 ans). J'étais élève dans une école de Tin Zaouaten,
l'école des enfants nomades de l'Adagh des Ifoghas. C'est une école
privée financée par les villes de Lyon et des Ulis. C'est grâce à
ces 2 villes que j'ai eu la chance de m'instruire et de parler
français. Chaque fin d'année, nous faisions un
spectacle où nous chantions des chansons sur la scolarisation,
l'ignorance, la vie nomade... Le directeur de l'école nous avait
acheté une guitare, sur laquelle j'ai commencé à jouer. Ce n'est
qu'en 2002 que j'ai eu ma propre guitare. Je jouais avec mes amis, en
écoutant les vieilles cassettes d'Ibrahim (Tinariwen) ou de
musiciens internationaux comme Bob Marley ou Mark Knopfler. Après mon premier cycle, je suis venu
à l'école à Kidal, c'est là que j'ai commencé à voir des
concerts de groupes comme Tinariwen et à rentrer dans ce milieu des
artistes.
Ibrahim semble être ton modèle ?
Oui, je peux le dire, c'est mon idole !
J'ai commencé la guitare en chantant ses chansons, qui me plaisent
et me touchent profondément. Parfois, quand j'écoute ses textes,
j'ai l'impression de les avoir écrits moi même. J'ai une cassette
qu'il a faite en Algérie en 98, c'est toujours cette cassette que je
mettais pour jouer en même temps que lui. Alors que j'apprenais avec
la musique de Tinariwen, j'essayais déjà de faire mes propres
chansons pour le spectacle de l'école de Tin Zaouaten.
Raconte-nous la rencontre avec les
musiciens de Dirt Music...
Ça a été notre plus grande chance
jusqu'à présent ! C'était en 2008 au festival d'Essakane. Par
chance, notre tente était juste face à la leur. Au matin, nous
prenions le thé devant la tente, ils sont venus nous voir, nous
avons commencé à discuter et à jouer ensemble... Pour nous,
c'était naturel car nous avons appris à jouer en écoutant aussi
des groupes internationaux, du rock'n'roll, du jazz, du blues ou du
reggae. C'est un plaisir pour nous de jouer avec d'autres musiciens
et nous avons trouvé que nos musiques allaient bien ensemble. Si
bien que, pour notre deuxième passage dans le festival, nous avons
décidé de jouer ensemble sur scène et c'est ainsi qu'est née
notre amitié.
De là, ils vous ont proposé
d'aller en studio à Bamako ?
Oui, ils ont d'abord eu l'idée qu'on
collabore sur leur propre disque, on était très heureux. 5 mois
plus tard, Chris et Peter nous ont proposé de produire notre album.
A Bamako, c'était votre première
fois dans un studio professionnel... est-ce que ça a été dur ?
On avait l'habitude des petits studios,
mais c'était la première fois dans un studio professionnel. Ce
n'était pas dur car les conditions étaient bien meilleures que ce
que nous connaissions, on s'entendait parfaitement jouer. On a
enregistré tout le monde en même temps, en conditions live.
Dans tes textes, tu souhaites plutôt
faire passer des messages aux kel tamashek ou au reste du monde ?
J'aime la musique depuis que je suis
enfant et déjà avant de jouer de la guitare, j'écrivais mes
propres compositions. Quand il y a des choses qui te font mal, ça te
fait du bien de le chanter, c'est comme d'en parler à un ami. Quand j'étais élève et que je voyais
la situation de notre pays, je rêvais d'être avocat ! Comme il
m'était difficile de poursuivre des études, j'ai pensé que la
musique pouvait jouer ce même rôle et me permettre de dire les
mêmes choses. Donc, en général, ce qui me pousse à chanter, c'est
ce qui fait mal à mon peuple et ce qui me fait mal en tant que
personne.
Après le 23 mai 2006, vous avez
choisi de ne pas rejoindre la rébellion... Pour toi, la solution
n'est plus dans les armes ?
Je n'ai jamais manié les armes et je
n'ai jamais eu la volonté d'être dans l'armée. Je n'aime pas les
actions violentes, de manière générale. Je comprend la volonté
des jeunes qui ont rejoint les montagnes, mais ce n'était pas mon
choix, je suis un artiste-musicien. L'instabilité de 2006, c'était à
cause de la non-application des accords de paix de 92. Nous sommes
allé jouer au forum de la paix, en 2007, tout a été signé, mais
rien n'a été fait. Tout le monde est revenu en ville, le
gouvernement a promis du travail aux chômeurs, mais je ne vois aucun
changement par rapport à avant. Aucun de nos droits n'est appliqué.
Par exemple, si tu arrives à t'engager comme militaire, tu ne vas
jamais monter en grade. On se considère comme un peuple sans droits.
Si la solution n'est pas les armes,
où pourrait-elle être ?
Il faut qu'on puisse se défendre
politiquement, avoir des diplomates pour nous représenter à l'ONU,
comme Mano Dayak. Nous aurons toujours les mêmes problèmes si nous
n'arrivons pas à nous exprimer.
Dans le morceau "Alhoriya",
tu dis rêver de voir ton peuple trouver son indépendance. Rêves-tu
d'un pays Touareg autonome ?
Sans parler d'une fédération, cela me
suffirait de voir mon peuple être indépendant dans ses actes.
Plusieurs de tes chansons parlent de
la désunion des Touaregs. Crois-tu que cette union soit possible un
jour alors qu'elle n'a jamais existé ?
Rien ne peut se faire sans l'union et
je crois que c'est possible. La politique divise mon peuple alors que
le peuple touareg ne devrait avoir qu'un seul but, une seule parole.
Ceux qui pensent à leur intérêt personnel devraient d'abord penser
à l'intérêt de leur communauté. Je suis Malien, je vis en Algérie, et
ici, je peux avoir la belle vie, une maison et une voiture. Mais tout
cela ne m'intéresse pas quand je pense aux conditions de vie
difficiles de mes parents qui sont en brousse. Nous sommes l'un des
plus petits peuples au monde et ces guerres incessantes vont nous
faire disparaître.
Dans le morceau "Outamachek",
tu dis aussi que le monde avance alors que les Touaregs restent
immobiles...
Si tu vas à Kidal, si tu vas voir le
désert, tu auras l'impression d'être au temps de l'antiquité, ou
même de la préhistoire ! Nous sommes tellement en retard par
rapport au 21ème siècle. La cause de tout cela, c'est un niveau
d'éducation très bas, nous n'avons pas d'écoles en brousse, pas de
moyen d'éduquer nos enfants. Je ne parle pas des sédentaires comme
moi qui vivent en ville et qui ont accès à internet.
Mais est-ce que ça veut dire que
les Touaregs doivent renoncer à leur mode de vie traditionnel, le
nomadisme ?
Non, pas du tout, ils doivent garder
leurs coutumes et leur culture, mais cela ne les empêche pas d'être
instruits. Sans un niveau d'instruction supérieur, nous ne pourrons
pas suivre le monde de maintenant.
Propos recueillis par Sedryk
© tamasheq.net – février 2010
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