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Interview : Steve Shehan
Par Sedryk
le
dimanche 29 juin 2008
A l’occasion de la sortie de "Assikel", troisième volet de la trilogie avec Baly Othmani, le percussioniste américain revient sur sa collaboration avec le grand musicien de Djanet qui nous a quitté en 2005.
A quand remonte tes premiers contacts avec la culture touarègue ?
Fin des années 80. J’avais depuis longtemps des rêves concernant le désert, avec les lectures des bouquins de St-Exupery ou Kessel. Mais le premier vrai voyage, c’était en 90, à Djanet.
Raconte nous ta rencontre avec Baly Othmani.
Ça s’est passé complètement par hasard : entre l’aérodrome et Djanet, je me suis retrouvé dans un 4x4 ne connaissant personne et, le hasard faisant bien les choses, le mec à côté de moi, c’était Baly ! On a commencé à discuter de matériel : lui de chirurgie, vu qu’il était dans le médical, et moi d’aviation, car j’étais pilote. Il y a eu tout de suite une sympathie entre nous, il m’a invité chez lui à boire le thé. Il y avait là un luth dont il a commencé à jouer et je me suis rendu compte que c’était un vrai poète et qu’il jouait sublimement. J’ai pris un tambour et on a commencé à jouer.
Vous avez décidé très vite de faire quelque chose ensemble ?
Tout de suite ! Moi, j’étais parti là-bas suite à un pari : trouver des musiciens en quelques jours et les faire jouer au milieu du désert lors d’un campement qui se déroulait pour des grands patrons, le genre de choses qui se faisaient à l’époque. Très vite, j’ai commencé à faire des enregistrements sauvages à Djanet, dont certains ont servi sur mon album "Safar", sur lequel il y a un morceau avec Baly, notre premier morceau ensemble sur disque.
Au moment de faire "Assouf" en 1994, aviez-vous une idée précise du genre de musique que vous souhaitiez faire ?
Ça c’est un peu fait à vue. On travaillait ensemble les mélodies, les rythmes, les structures. Entre Baly et moi, il y avait vraiment un désir partagé, ce n’était jamais du sens unique. Baly me faisait confiance et il avait envie de choses innovantes et différentes, sans être dans la "touareguité" absolue. Baly était déjà atypique dans sa démarche avec l’usage du luth qui n’est pas courante dans la musique touarègue…
Tout-à-fait, le luth est un instrument arabe. Et d’autre part, chez les Touaregs, ce sont les femmes qui jouent traditionnellement de la musique. Baly est le premier à avoir introduit le luth et ce n’était pas toujours bien vu.
En 1997, second volume avec "Assarouf"… Avez-vous abordé ce disque dans un état d’esprit différent ?
"Assouf" avait été étonnament bien accueilli et on avait envie d’aller un peu plus loin, de faire des liens avec l’Afrique noire, avec l’Indonésie… "Assouf" était relativement dépouillé, on avait envie cette fois d’étoffer les arrangements. C’était un album qu’on adorait mais c’était difficile à faire passer à ce moment là. Les gens voulaient du "pur", un mot qui me fait bien rire. Le disque a été ignoré en France et c’est finalement un label américain qui l’a signé, mais qui nous a mis de côté.
Avez-vous eu l’occasion de jouer en concert suite à ces 2 albums ?
On a tourné en Amérique du Sud, quelques concerts en France… On se produisait à deux, ou à quatre avec les chanteuses de Baly, mais aussi en grosse formation avec le groupe Ténéré, ce qui représentait 14 musiciens sur scène. Il y a de très bons enregistrements de ces concerts, j’espère sortir des choses en temps voulu.
Aujourd’hui sort le troisième volet, "Assikel", qui n’était jamais sorti du vivant de Baly… Quand a été enregistré ce disque ?
Les bases ont été enregistrées en 97-98 : les calabasses, les luths, les voix, une partie des ch½urs. Je me suis remis à travailler sur les bandes il y a 5 ans. Le disque était en cours quand Baly est parti, je l’ai fini récemment. Il fallait absolument le faire, par respect pour sa famille et pour faire le lien avec Nabil, son fils.
Tu as également réalisé le disque "Ikewan" sur un versant plus traditionnel, avec beaucoup de musiciens de Djanet… Peux-tu nous parler de ce disque ?
A chacun de mes voyages, j’allais enregistrer chez les femmes, dans les campements. J’ai passé beaucoup de temps avec Khadidja et Tarzagh, j’ai fait les ilougan, la cure salée… C’était un peu comme des carnets de voyage pour montrer ces aspects de la tradition. A l‘époque, je l’ai fait comme une introduction à ces musiques que personne ne connaissait. Tous mes amis Touaregs en Algérie ou en Libye sont en demande de repères pour mettre en valeur leur culture. Il y a beaucoup d’autres enregistrements qui sortiront un jour.
T’intéresses-tu également à la musique de guitare touarègue, celle des ishumar, qui commence à être connue mondialement ?
Inévitablement. C’est un nouveau vecteur chez les jeunes et c’est bien, ça fait bouger les choses. La musique va continuer à évoluer, d’ailleurs. On en parle beaucoup avec Nabil, et on a quelques projets ensemble…
Surtout que Nabil a plein d’autres aspects : il joue du luth comme son père mais aussi de la guitare…
Tout à fait, il est surtout guitariste, d’ailleurs. Il a une façon de jouer très intéressante, dans laquelle on retrouve plein de choses : l’Ethiopie, Cuba… On ne cherche pas à mélanger à tout prix, à faire des brevets, mais ils sont aussi en demande de ça. La culture touarègue n’est pas une culture figée.
Tu fais en ce moment des show-cases de promotion avec Nabil. Ça doit être troublant de jouer avec lui, comme si Baly était à nouveau là...
La dernière fois que j’avais vu Nabil, il avait 12 ans ! Donc, oui, c’est troublant, mais c’est surtout super de voir comme il a capté l’héritage de son père en allant encore plus loin, en s’ouvrant à d’autres voies. Le tout avec talent, finesse et humilité.