A
l'occasion de la sortie en DVD du film "Teshumara, les guitares
de la rébellion touareg", son réalisateur, Jérémie
Reichenbach, répond à nos questions et revient sur sa rencontre
avec les musiciens de Tinariwen.
Comment
s'est passée ta rencontre avec la musique touarègue ?
Ça
remonte à mon premier voyage au Niger, en 1997. Je m'y suis fait un
ami qui avait fait partie de Takrist N'Akal, la première formation
Nigérienne. C'est lui qui m'a fait découvrir la guitare touarègue
et qui m'a traduit les chansons. 1997, c'était peu de temps après
les accords de paix, c'était l'époque des intégrations des anciens
combattants dans l'armée. Après ce voyage, je me suis renseigné
sur le sujet, j'ai lu des livres, comme ceux de Claudot-Hawad, puis
j'ai rencontré Nadia Belalimat qui m'a fait lire son travail. Suite
à ce premier voyage, j'ai donc eu envie de faire un film qui
raconterait l'histoire des mouvements de rébellion au Mali et au
Niger, au travers des chansons. En creusant, je me suis rendu compte
du rôle central de Tinariwen dans la naissance de cette musique et
je me suis rapproché d'eux. Pendant longtemps, j'ai eu dans l'idée
de faire un film beaucoup plus général autour de la guitare
touarègue et son lien avec la politique.
Au
final, le film n'évoque que le Mali...
Avec
quelques digressions quand même sur des musiciens du Niger, comme
Ajjo, la joueuse d'imzad, ou les groupes de tindé. Puis lors du
tournage je me suis rendu compte à quel point les histoires des deux
pays étaient particulières, mais j'ai mis longtemps à accepter de
ne parler que du Mali.
Quand
et comment as-tu rencontré les Tinariwen ?
J'ai
d'abord rencontré Abdallah à Paris par l'intermédiaire de Nadia
Belalimat. En 2000, je suis allé à Bamako où j'ai revu Abdallah,
ainsi qu'Hassan. A ce moment là, j'ai entendu parler de ce projet de
premier festival au désert, à Tin-Essako en janvier 2001. Je ne
pensais pas revenir si tôt mais j'ai réussi àe convaincre mon
producteur qu'il fallait absolument être présent à cet événement
où tous les musiciens allaient être réunis. Une grosse partie du
tournage a eu lieu à ce moment là et j'ai pu rencontrer les autres
membres du groupe. A ce moment là, il y avait dans Tinariwen des
gens comme Japonais ou Kobiwan, qui ne font plus partie du groupe
qu'on connait maintenant.
Sur
combien de temps s'est étalé le tournage ?
Plusieurs
années. Il y a donc eu tout ce tournage début 2001, mais j'avais
l'impression qu'il me manquait des choses alors j'y suis retourné en
2002. Suite à différents problèmes de production, le film n'a été
terminé qu'en 2005 et est sorti en salle en 2006.
Quelles
difficultés particulières as-tu rencontrées lors du tournage ?
Ça
a été un peu compliqué au début avec les membres du groupe. Il
faut dire que j'ai moi-même beaucoup appris en faisant le film et je
ne m’y prendrais pas de la manière aujourd’hui. A cette époque
le groupe avait du mal à vivre de sa musique. Quand je suis arrivé
avec mon projet, ils pensaient qu’il s’agissait d’un film à
gros budget. Ils estimaient que cela devait être à la hauteur de
leur histoire. Mais
petit à petit, ils m'ont accordé leur confiance et ont cru dans le
projet, même s’il était fait avec de petits moyens.
L'un
des mérites du film est de montrer le groupe dans son fonctionnement
original, avec ses membres historiques, avant qu'il devienne le
groupe qu'on connait aujourd'hui...
Oui,
et d'ailleurs, je pense qu'ils ne tiendraient plus complètement le
même discours qu'à l'époque, maintenant qu'ils ont répondu à des
centaines d'interviews et que leur situation a beaucoup changé. nCe
film représente beaucoup pour moi et même si j’y vois beaucoup
d’imperfections et de maladresses et que je le vois un peu comme un
film de jeunesse, la réalisation de Teshumara m’a énormément
appris tant humainement que dans mon travail de documentariste. J’ai
pourtant un regret, que l'on n'ait pas pu mettre en place un réel
partenariat avec les producteurs musicaux, j'aurais aimé qu’ils se
réapproprient le film, et puis aussi pouvoir continuer à filmer le
groupe encore aujourd'hui... Mais le film à tout de même eu une
belle carrière et à été projeté de nombreuses fois en France
mais aussi à Rome, à Londres à Lisbonne, en Roumanie et au Maroc…
Il a remporté deux prix lors de festivals… Mais
ce qui me fait le plus plaisir, au-delà de la vie que le
documentaire a eu ici et dans les festivals, c'est son accueil
là-bas. Tous les jeunes ishumar connaissent le film, et je sais
qu'il a été copié, piraté, en Algérie au Mali et au Niger. On
m’a même raconté qu’il était vendu sous le manteau en Lybie.
Le film est devenu une référence, et c’est très gratifiant.
Ton
souvenir le plus fort sur ce tournage ?
Il
y en a beaucoup ! Les conditions de tournage ont été difficiles.
Une fois, par exemple, on s'est retrouvé bloqué 10 jours à Kidal
car il n'y avait plus d'approvisionnement en essence. Il a fallu
négocier avec l'armée malienne, qui nous l'a vendu 2 fois plus cher
! Je
me souviens aussi d’une séquence que j’ai tournée et que je
n’ai finalement pas pu utiliser dans le montage final du film.
J’avais visité un village construit pour les réfugiés touaregs,
proche de Gao, qui avait durant la rébellion été attaqué par les
milices gandacoï où de nombreux civils avaient été massacrés. Le
village avait été depuis complètement déserté et cette petite
ville fantôme m’avait fait une impression très étrange. Comme
les toits des maisons avaient été volés, cela rappelait les images
des villes d’Europe d’après guerre...
"Teshumara"
a été achevé il y a plusieurs années et sort maintenant en DVD...
Avec le recul, comment juges-tu ton film ?
Pour
dire la vérité, quand je le revois aujourd'hui, j'aurais envie de
le remonter, certaines choses ne me plaisent plus... Mais je suis
toujours aussi emmené par les témoignages d'Ibrahim, notamment
quand il raconte l'histoire de son père qui a été arrêté à
Kidal puis exécuté. Je trouve aussi la fin très émouvante quand
il fait le bilan de la rébellion et des accords de paix. Il y a de
l'amertume, mais également plein d'espoir et je trouve qu'il a été
très visionnaire. Il a cette prémonition que cette paix toute neuve
n'est que relative et que l'histoire de la rébellion n'est pas
finie. Sinon,
pour ce qui est de la musique, j'aime particulièrement les morceaux
de Japonais, notamment "Awa didjen", filmé sous la tente.
J'en profite pour signaler que l'édition DVD contient aussi en bonus
un morceau de Tidawt filmé à Agadez pendant les repérages, en
2000.
Depuis
que tu les as filmés, les Tinariwen sont devenus très connus dans
le monde entier... En as-tu été surpris ou t'y attendais-tu ?
Quand
j'ai vu comme cette musique me touchait, je me disais que je ne
devais pas être le seul, mais je ne m'attendais pas non plus à un
tel succès dans le monde entier et à cette "mode"
touarègue actuelle.
Qu'as-tu
ressenti la première fois que tu as entendu de la guitare touarègue
?
Déjà,
la première fois, c'était des gens qui la jouaient, ce n'était pas
des enregistrements. Il y avait ce côté très rock qui me plaisait,
mais aussi ce côté très lancinant et répétitif. Au premier
abord, beaucoup de morceaux semblent se ressembler car ils sont dans
la même tonalité. D'où la grande qualité du travail fait sur les
disques de Tinariwen qui ne donnent pas du tout cette impression là.
De
très nombreux groupes se sont engouffrés derrière Tinariwen,
t'intéresses-tu à ces jeunes groupes ? Lesquels te paraissent les
plus intéressants ?
Je
garde un oeil sur ce qu'il se fait mais je m'en suis un peu éloigné
aussi. Je ne peux pas faire que des films sur la musique touarègue !
Je ne suis pas fan de tout, mais j'aime bien Tamikrest, les jeunes de
Kidal, et aussi Bambino au Niger, évidemment.
Tu
viens de réaliser un nouveau film sur les Touaregs, "La mort de
la gazelle"... Quel est le propos de ce film ?
Je
connais maintenant mieux le Niger que le Mali et j'ai donc suivi de
très près tous les événements au moment de la naissance du MNJ.
J'avais souvent des nouvelles car beaucoup de gens que je connaissais
rejoignait le front et je ne me retrouvais pas dans la façon dont
les événements étaient traités par les médias. C'était toujours
traité de façon très succincte et superficielle, notamment au
moment de l'arrestation de ces 2 journalistes français. Tout d'un
coup, la vie de ces 2 journalistes avait plus de poids que tout un
peuple. Je ne pouvais plus supporter ça et j'ai pensé que j'avais
autre chose à apporter. À l’origine, je voulais aussi parler de
ce que subissait les populations civiles, mais, pour des raisons de
sécurité, j'ai dû resté avec les combattants du MNJ. Au final,
c'est surtout un film sur ces jeunes recrues.
Quand
tu es parti, avais-tu conscience que c'était un tournage à haut
risque ?
Oui,
tout à fait. Je n'avais pas tellement peur de me faire arrêter par
le gouvernement mais plutôt de me faire canarder ou de sauter sur
une mine. Je suis resté un mois sur le terrain, en me retrouvant un
peu bloqué car le MNJ attendait une grosse attaque de l'armée. On
ne pouvait donc pas trop bouger et on a passé beaucoup de temps à
attendre. Il y avait bien sûr beaucoup de secret autour de toutes
ces opérations, on ne savait jamais quand on allait bouger, où on
allait dormir. J'étais au même niveau d'informations que les
combattants de base.
J'imagine
que cela n'a pas dû être facile de se faire accepter par les
combattants, à cause de ce côté secret, justement...
Cela
n'a pas été difficile pour les combattants, mais plutôt de la part
des chefs. Au final, ils sont très peu présents dans le film. C'est
d'ailleurs ce qui m'a été reproché ensuite par les membres du MNJ
car le film n'est pas porteur du message politique officiel du
mouvement. Mais
la réalité des jeunes combattants que j’ai trouvé sur le terrain
m’a paru très éloignée du discours officiel. J’ai plutôt
connu des jeunes mal formés et mal équipés, qui risquaient leur
vie sans vraiment savoir pourquoi. D'ailleurs, le mouvement s'est
fini de manière assez triste... Autant au milieu des années 90, on
pouvait espérer quelque chose des accords de paix, mais là, la
situation ne peut pas se régler uniquement avec les milliers ou
millions de dollars de la Libye, s'il n'y a pas une vraie volonté
politique d'arranger les choses.
Tu
t'attends donc à ce que ça recommence ?
Oui,
d'une manière ou d'une autre. Toutes ces vies perdues, tous ces
jeunes qui ont sacrifié 2 ans de leur vie au front, et tout ça pour
ça ? Une fois que les combattants auront dépensé l'argent qui doit
leur être reversé, que vont-ils faire ?
Propos recueillis par Sedryk.
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