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A l'occasion de la sortie de son premier mini-album "Imeslan N Essouf", Faris nous raconte son parcours musical et réagit également à l'actualité saharienne : AQMI et la Libye.
Bonjour Faris. Tu as un profil différent des musiciens Touaregs que je rencontre habituellement, car tu as toujours vécu en Europe.... Malgré ça, ressens-tu, toi aussi l'assouf, cette nostalgie du désert ?
Bonjour Sedryk. Oui, je ressens moi aussi l'assouf n tenere, bien que j'ai grandi essentiellement en Europe. La dernière fois que j'ai vu le désert, j'avais 3 ans, je n'ai donc pas tellement de souvenirs, juste des odeurs, l'air, la lumière... Je crois que tous les Touaregs ont l'assouf n tenere. J'ai essayé, ces dernières années, d'y retourner mais j'ai eu des problèmes à chaque fois et ça m'a empêché de partir. Ça m'arrive de rêver du moment où je vais retrouver mon désert, où je pourrai me relaxer et apprendre plein de choses.
A quel âge as-tu commencé à pratiquer la musique ? D'après ce que l'on m'a raconté, j'ai commencé à tenir le rythme avant de savoir parler. Il y a cette petite histoire que me racontait ma mère : quand j'étais enfant, pour dire que j'avais faim, je battais des mains sur la petite table et, au bout d'un moment, je trouvais un rythme et je commençais à chanter. Alors, j'oubliais que j'avais faim et quand ma mère arrivait avec l'assiette, je voulais continuer à jouer, je ne voulais plus manger ! J'ai toujours beaucoup aimé la musique, ça m'a toujours attiré. En grandissant, j'ai pratiqué plusieurs instruments, c'est quelque chose qui m'a toujours accompagné.
Quels sont les guitaristes qui t'ont vraiment donné envie de jouer de cet instrument ?
Un ami m'avait offert un disque de Jimi Hendrix et ça m'a fait vraiment aimer la guitare et comprendre que cet instrument est particulier. J'ai écouté plein de guitaristes et de musiciens dans ma vie, même s'il y en a peu qui m'ont influencé directement, Jimi Hendrix, Wes Montgomery, Frank Zappa, Muddy Waters peut-être... Mais il y a aussi l'influence forte des guitaristes africains tels qu'Ali Farka Toure, puis les musiciens de Tinariwen : Abraybone, Abdallah “Catastrophe”, Kheddou, Inteyeden, Diara... Je crois que ça vient surtout de la forme de cet instrument, c'est pour les pauvres, c'est facile à transporter et on peut en jouer seul. Ce qui m'importe, ce n'est pas forcement la richesse du son, mais que ça me permette de m'exprimer et d'oublier les problèmes. C'est un instrument libre. C'est ce qui m'a finalement convaincu, alors que j'avais eu l'occasion de jouer d'autres instruments.
Quand as-tu commencé à t'intéresser à ta culture maternelle ?
Vers 23-24 ans, c'est assez récent. Naturellement, comme toutes les évolutions, ça ne s'est pas fait en un jour. L'intérêt pour ma culture maternelle, je l'ai toujours eu, parce que c'est ma famille. Mais l'intérêt plus profond est venu plus tard, parce que j'ai grandi plutôt avec mon père en Europe. Comme c'est souvent le cas pour les enfants d'immigrés ou les enfants métis, la tendance est de vouloir vivre comme les autres enfants. Je ne connaissais que le monde occidental, je voulais tout simplement être comme les autres gamins qui m'entouraient. Puis, doucement, j'ai grandi, j'ai vu des choses dans ma famille, ça m'a poussé à réfléchir et j'ai compris que je ne suis pas qu'un occidental. Je suis aussi un Africain, un Touareg, mais cette conscience est arrivée petit à petit. Et le rôle de la musique a été important à ce moment là.
Tu dis que la révolution engendrée par Tinariwen, tu l'as vécue à un niveau personnel... Peux-tu m'expliquer comment s'est passée cette “révolution intérieure” ?
C'est quelque chose qui m'a touché de façon très profonde et ça m'a même bouleversé sur le coup. La musique des Kel Tinariwen a renversé complètement mon monde intérieur et ma vision du monde. Quand j'ai entendu ces guitares, puis les poésies chantées, ça m'a fait me souvenir de tout. Quand “Amassakoul” est sorti, j'avais 21 ans. Ça disait à mon coeur : “Que fais-tu ici à te perdre dans cette façon de vivre européenne ? Ce n'est pas pour toi, il y a d'autres choses qui t'attendent” et, vraiment, ça m'a réveillé. J'étais très ému en écoutant cette musique et ces poésies, il me semblait qu'elles parlaient de moi, comme par exemple “Alghorba” : “Imidiwan win akalin nak azaghagh alghorba, hegh ikallen warha annanin arghan manin war nezhà” - “Amis de mon pays, je vis dans l'exil, je suis dans des pays là où ma mère n'est pas avec moi, mon coeur y brûle et me tourmente". C'est la force de cette musique et elle a eu le même effet sur plein de gens, pas seulement sur moi. Je me suis réveillé, j'ai commencé à jouer la musique, et à récupérer tout ce que je pouvais, la langue d'abord, et à connaitre toutes ces choses qui faisaient partie de moi.
Parmi les Tinariwen, quels sont les compositeurs qui t'ont le plus influencé ?
Ce sont Keddou et Abraybone, mais je ressens aussi l'influence très forte de Inteyeden. Les autres Touaregs me disent souvent que j'ai repris sa façon de jouer et de composer.
Tu es proche des musiciens de Terakaft, qui sont venus en Italie pour enregistrer sur cet album. Comment s'est passée la rencontre avec eux, puis l'enregistrement ?
La première rencontre avec Terakaft remonte à l'été 2009, quand ils ont joué dans un festival local. On a joué et bavardé pendant 2 jours. On a vu tout de suite que tout le monde se sentait à la maison et qu'on avait une entente autour de la musique. Ils étaient surpris de trouver en Italie quelqu'un qui connaissait les vieilles chansons maliennes et algériennes. Après cette première rencontre il y en a eu d'autres, et ils ont passé du temps chez moi, on a beaucoup échangé, ils étaient contents. A cette époque, j'avais seulement une démo. Quand j'ai eu l'occasion d'enregistrer un véritable disque, je leur ai proposé de venir et il ont accepté tout de suite. On a pu se retrouver encore une fois, on rit beaucoup entre nous, et la musique fonctionne bien. Les enregistrements étaient improvisés, ils venaient seulement pour ça puis repartaient en tournée, je crois que ça s'entend sur le disque. On dirait presque des morceaux en "live" et j'aime bien cette façon de jouer. Ils ont aimé tous les morceaux, tout s'est passé facilement. J'ai beaucoup aimé le travail qu'ils ont fait, je suis très content de tout ça.
Dans “Semghar”, tu évoques les autres Touaregs vivant comme toi en Italie. Est-ce qu'il y a une diaspora tamasheq active dans ce pays ?
Oui, en effet, la diaspora italienne est petite mais bien active. Il y a notamment “Il Mondo Tuareg”, association touarègue présente depuis des années en Italie, et il y a aussi “Tekelt”, qui est arrivée très récemment. Le travail qu'ils font pour les Touaregs en Italie est très prometteur. Il y a peu de Touaregs ici, surtout des Touaregs du Niger, quelques uns du Mali et d'Algérie. Ils sont très peu mais ils essayent de se faire connaître. Au nord, là où ils vivent majoritairement, ils sont vraiment aimés et connus, dans des régions où on n'aime pas tellement les étrangers... Ce sont des régions gouvernées par un parti politique xénophobe, la “Ligue du Nord”. Ces Touaregs ont réussi à se faire aimer même là-bas, ce qui est franchement un très bon résultat ! Ils font beaucoup d'activités culturelles, des rencontres etc... L'association “Il Mondo Tuareg” m'a beaucoup aidé pour ce disque et j'ai un lien très fort de fraternité avec tous mes frères en Italie. Quand on s'est rencontré, j'ai vraiment pu profiter de cette solidarité. C'est plus léger quand on partage les problèmes.
Depuis l'Europe, j'imagine que tu suis de près les événements qui se déroulent au Sahara. Es-tu inquiet de l'implantation d'AQMI au désert et d'une éventuelle collaboration avec de jeunes Touaregs ?
Oui, bien sûr, je suis inquiet, mais que cette zone soit une zone hors-contrôle pour beaucoup de choses, ce n'est pas nouveau. Il faut arrêter de voir les Touaregs comme des princes bleus du désert, il faut comprendre qu'ils font face à des conditions de vie quotidiennes très souvent insoutenables. Cela les oblige à faire des choix parfois durs ou mauvais. Il y a vraiment beaucoup de misère, d'ignorance, de désespoir et je suis inquiet, mais je suis inquiet d'une façon beaucoup plus générale, pas seulement pour le fanatisme religieux. Ceci n'a absolument jamais fait partie de notre vision du monde. On montre à la télé des terroristes au désert avec un turban et on pense tout de suite aux Touaregs, mais ce n'en sont pas. Qui connait les habitudes vestimentaires sait que ce ne sont pas des Touaregs. Je ne sais pas s'il y a des Touaregs impliqués directement dans toutes ces mauvaises choses, car les Touaregs ont des valeurs différentes. Mais s'il y a des Touaregs impliqués indirectement, la chose ne m'étonnerait pas non plus tant la vie au Sahara est devenue pauvre. C'est le dénuement qui pousse les gens à chercher des solutions pour donner à manger à leurs enfants. Sinon, que faire ? Les laisser mourir sous tes yeux ? Ce qui me déplaît, c'est de voir que se développent de mauvaises choses, comme l'intégrisme, ou encore les trafics des politiciens et des militaires corrompus. Notre savoir millénaire se perd, notre peuple et notre identité ne se développent pas. On risque de finir écrasés dans ce monde, par toutes ces forces mauvaises qui travaillent contre nous. Si les Touaregs se rappellent qui ils sont et d'où ils viennent, on va rendre le travail plus difficile à ceux qui veulent nous éliminer.
Pour ce qui est de la Libye, les Touaregs ont toujours été partagés sur Khadafi. D'ailleurs, on retrouve des Touaregs dans l'armée loyaliste, aussi bien que parmi les insurgés... A ton avis, est-ce que les Touaregs de Libye doivent prendre part à cette révolution qui n'est pas la leur ?
Je ne sais pas si cette révolution est la leur. Je pense que les Touaregs sont quand même concernés par tous ces événements car ça touche le pays où ils habitent. C'est vrai que cette guerre s'est passée plus au nord qu'au sud et qu'actuellement, la zone du désert est la plus tranquille, mais les conséquences vont se faire sentir partout. Choisir d'aller combattre ou non, c'est un choix personnel, mais les Touaregs libyens ont un intérêt à travailler pour un pays meilleur. C'est vrai qu'il y a des Touaregs qui sont allés combattre contre Khadafi et que beaucoup aussi sont dans l'armée libyenne ou passent les frontières pour aller combattre avec lui. C'est pour avoir de l'argent, car Khadafi paie bien, il a toujours bien payé, d'ailleurs. Et parmi les pro-Khadafi, tu vas trouver aussi tous ceux qui ont un lien direct ou indirect avec son administration, car sans Khadafi, ils vont perdre tous les privilèges et les richesses qu'il a toujours données à ceux qui travaillaient bien pour lui. Khadafi a fait des choses graves, plusieurs personnes qui avaient des postes dans son administration ont démissionné, mais l'argent continue à attirer beaucoup de gens. Les tribus touarègues font partie officiellement du front des insurgés, mais il y a des histoires comme celle du gouverneur de Ghat, qui est soupçonné d'avoir recruté des mercenaires pour Khadafi, ce qui ne fait pas une bonne publicité aux Touaregs en Libye. Certains Touaregs avaient des liens avec Khadafi, avec l'histoire des rébellions que tout le monde connait. C'est à travers ce lien de fidélité que les envoyés bien payés de Khadafi ont essayé de recruter au Mali, au Niger, et en Algérie. Mais la majeure partie des mercenaires ne sont pas Touaregs, ils viennent des pays d'Afrique noire. Khadafi a toujours fait circuler de grandes sommes d'argent en Afrique. L'argent fait toujours bouger les gens, même en Europe, alors imagine en Afrique, là où il y a une pauvreté répandue. Il dispose depuis toujours de grands moyens, acquis avec le gaz et le pétrole, qui, d'ailleurs, se trouvent en grande quantité sur le territoire touareg, notamment vers la frontière algérienne. Khadafi est un personnage complexe, qui a aussi fait de bonnes choses en Afrique. Mais je ne dirai pas que c'est quelqu'un qui aime les Touaregs. Il aime ce qui lui convient. Il faut analyser la situation des Touaregs en Libye pour comprendre. En Libye, les Touaregs ont été accueillis, ils ont des maisons, ils sont mieux qu'au Niger, par exemple, bien que ça ne soit pas difficile de vivre mieux qu'au nord-Niger. Mais ils ont été sédentarisés et arabisés durement. Des Touaregs ont été mis en prison pour avoir enseigné le tifinagh à l'école. On dit qu'on aime les Touaregs, mais on interdit leur langue, le tamasheq, qui a presque disparu en Libye. On promet des maisons et des papiers mais il y a des milliers de Touaregs qui sont en Libye depuis des années et qui n'ont pas encore de papiers, tandis que d'autres vivent dans des bidonvilles, à Sebha, par exemple. Les enfants vont à l'école, mais c'est une arabisation très forte qu'ils doivent subir alors qu'ils ont besoin de garder leur culture. Khadafi n'aime pas particulièrement les Touaregs, il a fait ses calculs et il a compris que ça lui rapportait de faire une certaine politique envers cette communauté.
Tu as la double culture, mais tu fais le choix de chanter en tamasheq, plutôt qu'en italien ou en français. Souhaites-tu donc t'adresser prioritairement à ceux de ton peuple ? Je chante aussi en français ou en italien parfois, mais le tamasheq reste la langue principale pour moi. Ce n'est pas vraiment pour ne m'adresser qu'à mon peuple, car je m'adresse à tout le monde. Le fait de chanter en tamasheq, c'est surtout pour conserver cette langue qui est réellement en danger de disparition, cette langue ancienne avec sa poésie, avec sa richesse. Bien sûr, avec ma musique, j'adresse souvent des messages aux Touaregs, mais pas seulement à eux. J'espère pouvoir partager plus, sans devoir forcement me référer à une ethnie, une région ou un pays. Beaucoup de Touaregs ne parlent pas le tamasheq comme de nombreux enfants et des jeunes de 30 ans, ou plus même. Au Niger, ils parlent haussa, au Mali il parlent notamment le bambara, en Algérie et Libye c'est l'arabe. J'ai grandi dans une famille où on parlait seulement quelques mots de tamasheq et d'arabe. La langue à la maison, c'était le français, pour que tout le monde puisse comprendre. Ce qui a fait que je ne parlais pas très bien le tamasheq moi non plus. Je suis allé à l'école en France et en Italie, je me sentais très seul dans cette lutte. Même pour écrire une chanson en tamasheq, j'avais de grosses difficultés ! Je voulais écrire mes chansons dans ma langue. Au début, je me sentais désespéré : “Je ne parle même pas ma langue, comment vais-je faire pour écrire mes chansons?”. Apres quelque temps, j'ai vu que ce parcours n'était pas que le mien et j'ai connu plein de Touaregs qui ne parlaient pas la langue et ça m'a vraiment encouragé pour avancer. J'ai pu voir que mon histoire et mon parcours n'étaient pas des cas isolés, c'est quelque chose qui concerne probablement tout le peuple tamasheq. Encore maintenant, je mets 10 fois plus de temps qu'un Touareg qui connait la langue pour écrire une poésie ! Mais j'exprime mieux mes sentiments, ce n'est pas la même chose pour moi que de chanter en français ou en anglais.
Quels messages as-tu envie de faire passer ?
Il y en a beaucoup, mais je ne cherche pas à écrire forcément des chansons engagées. Ce sont surtout des messages de conscience individuelle, d'évaluer si ce qu'on fait correspond à nos propres valeurs de vie. C'est important que chacun prenne des décisions comme individu et qu'il se demande si ce qu'il fait est juste, ou si quelqu'un est en train d'essayer de le manipuler. C'est la compréhension des événements qui nous concernent directement ou indirectement, et la curiosité pour le monde, qui font l'homme libre. Il y a aussi le message de la culture. Je parle de notre culture tamasheq, mais aussi de la capacité à lire des livres en français ou en anglais par exemple, les deux choses peuvent aller ensemble ! Et enfin, des messages pour la sauvegarde de notre patrimoine et de nos traditions, pour ne pas devenir des Touaregs de carte postale, qui parlent en arabe et ne sont plus capables de s'orienter dans leur désert. Il faut rompre avec cette image exotique et, si c'est nécessaire, qu'on réapprenne cette culture. Propos recueillis par Sedryk en mai 2011
© tamasheq.net – mai 2011
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