|
A l'occasion de la sortie en téléchargement de son premier enregistrement "Agamgam 2004", nous vous proposons cet entretien avec Omar Moctar, dit "Bambino", réalisé en septembre 2009 à Niamey.
Quel est ton parcours musical ?
Je suis Oumara Moctar, dit “Bambino”. C’est mon nom de scène. Comme il y avait deux Omar à Agadez et que j'étais le plus jeune, on m’a appelé “Bambino”, le petit en Italien. J’ai commencé à m’intéresser à la musique vers la fin 92, début 93, j’avais 12 ans. Je me suis débrouillé pour avoir une guitare et je suis venu à Niamey mais je suis né à Agadez. C’était chez un peintre, Ixa, qu’on descendait à Niamey à cette époque. Ixa était un artiste, il avait beaucoup de guitares et j’ai pu en jouer. Un an après, je suis retourné à Agadez et c’est là que j’ai rencontré un groupe nommé Tartit, qui existait avant le groupe des femmes du Mali. Il n’existe plus maintenant. Là, j’ai commencé à être dans le milieu de la musique mais je ne jouais pas tellement, je cherchais un apprentissage et j’ai alors rencontré monsieur Aja. Il avait étudié la musique à Bamako pendant 6 ans, dans les années 60. Aja avait des livres sur la théorie de la musique. C’est lui qui nous a appris le nom de chaque note, les accords… Il voulait former des jeunes.
Mais avant, tu avais déjà entendu d’autres artistes jouer de la guitare ?
Oui, bien sûr, j'avais d'abord entendu Intiyeden, puis Abdallah Oumbadougou et Kedou, mais là je te parle des années 1993/1995, pendant la rébellion. Le message passait par la musique. Chaque fois, à la maison, on écoutait les nouvelles cassettes.
Tu étais enfant à ce moment là ?
Oui et j’écoutais juste les cassettes. Vers la fin 1995, j’ai eu envie de voyager un peu et j’ai participé au film “Imuhar” qui se passait dans le Nord d’Agadez. J’ai travaillé comme figurant pour pouvoir voyager. A chaque fois que des cousins venaient de Tamanrasset, de Djanet ou de Lybie, ça donnait envie de partir et de découvrir tout ça à mon tour. Donc je suis parti à Tamanrasset à l’âge de 14 ans, où j'ai rencontré de jeunes musiciens. J’y ai passé 3 mois, puis je suis parti à Djanet. Là je n’ai pas rencontré de musiciens mais j’ai pris la montagne vers la Libye. C’était un voyage clandestin. C’est en Libye que j’ai commencé à regarder des cassettes vidéos de Jimi Hendrix ou Dire Straits, ça m’a beaucoup plu. On faisait des échanges avec les amis en Libye car ils avaient des choses nouvelles que je ne connaissais pas et réciproquement. Ces échanges m'ont beaucoup aidé. Après un an et demi, je suis retourné à Agadez. A Agadez, on jouait par-ci par là en apprenant les accords. En 1997, Abdallah Oumbadougou a ouvert un endroit, “La belle étoile”, on s'y retrouvait chaque soir pour jouer. Pour moi, c'était un avantage car plus on répète, plus on évolue. Chaque après-midi, je retournais chez Aja pour voir les accords. Il n’y avait qu’un seul livre donc il fallait recopier. Et chaque soir, j'expérimentais à “La belle étoile” ce que j’avais appris la journée sur les guitares électriques (c’était rare d’avoir une guitare électrique). Les années ont passé et j’étais aussi très intéressé par les voyages de tourisme. J’avais mon permis et mon père m’avait appris à guider les gens dans le désert. Donc j'ai travaillé comme guide ou aide cuisinier et une fois la saison finie, j’achetais une guitare et des cordes. J’ai fait ça durant quelques années, je travaillais là où je pouvais. En 2004, une équipe espagnole est venue pour faire un film documentaire et a organisé une rencontre dans le ténéré, au nord d’Agadez. Moi, j’étais là en tant qu’aide cuisinier et on avait une guitare pour jouer le soir dans les campements. On nous a proposé d’enregistrer ce qu’on jouait dans le désert, dans l’endroit qu’on appelle Agamgam. C’est là d’où vient l’enregistrement, j’ai voulu qu’on lui donne le nom du lieu où il a été fait. On l’a réalisé en deux jours.
As-tu enregistré d'autres albums ?
En ce moment, je suis sur le deuxième album qu’on appelle “Agadez”. Il n’est pas encore sorti. Je travaille avec Ron Wyman aux USA. Ça fait 3 ans qu’il cherche à faire un documentaire sur l’histoire de Bambino. C’est ce que l'on a commencé à faire à Ouagadougou en février dernier, il a passé trois semaines avec moi. Deux mois après, je suis parti le rejoindre à Boston. C’est là que j’ai enregistré l’album Agadez, c’est la BO du documentaire. Ce sera mon deuxième album avec “Agamgam 2004”.
Est-ce que tu as eu envie d’apprendre la guitare parce que tu avais entendu des artistes ishumar tel Intiyeden ou Ibrahim “Abraybone”, ou des artistes occidentaux comme Hendrix, ou les deux ?
Je ne peux pas te dire exactement ce qui m’a motivé, mais la guitare m’a beaucoup plu. Quand je suis avec ma guitare, j’ai l’impression qu’aucun problème n'existe. Mais je crois que Intiyeden m’a beaucoup donné l’envie d’apprendre, plus que les artistes occidentaux. Dès que je touche une guitare, ça me rappelle les voyages que j’ai faits en Algérie et en Libye. Quand j’étais jeune, je pensais qu'il n'y avait des Touaregs qu'à Agadez. J’ai appris beaucoup en circulant et j’avais aussi envie d’aller sur les traces d’Intiyeden et d'Abraybone. La guitare donne un sentiment de liberté et fait passer des messages : politique, amour, dignité, problèmes d’union entre les différentes confédérations... Un de mes premiers buts à travers la musique est d’unir tous les Kel Tamajaq, car nous ne sommes pas très nombreux et nous ne pouvons pas nous permettre d’être désunis.
Comment te définis-tu : musicien, artiste, ashamur ?…
En tant qu’artiste. Le mot ashamur, c’est un mot français (chômeur) traduit en tamajaq. Et quand je regarde cette définition, ça ne me plaît pas, donc je n’ai pas envie qu’on dise de moi que je suis ashamur. En fait, ça dépend de quelle manière les gens te disent ça. Je l’utilise juste quand je rencontre mes amis et que je dis “ah, ishumar, comment allez-vous ?”, sans arrière-pensée. C’est juste pour saluer.
Intiyeden et les autres représentent la genèse de la musique ishumar mais aujourd’hui, c’est différent, non ?
Oui, c’est vrai que c’est différent car maintenant on essaye de faire évoluer cette musique, mais sans changer le style “traditionnel” ishumar. C’est-à-dire qu’on veut garder la même manière de jouer, le même état d’esprit mais en apportant quelques évolutions. Je me base beaucoup sur les accords, ce qu'eux ne faisaient pas. Avant, ils tenaient un accord mais, en fait, ils ne tenaient que 2 cordes au lieu des 4 ou 5. Aujourd’hui encore, beaucoup font ça, ce n’est pas mon cas. Il suffit de faire des recherches sur les accords pour enrichir la musique, tout en gardant la même structure que le style d’origine. Les accords, c’est un moyen universel permettant à ceux d’autres cultures de pouvoir s’intégrer à notre musique, pour que les gens comprennent plus facilement et qu’on puisse jouer avec tout le monde.
Quand tu écoutes la musique ishumar, qu’est-ce que ça t’évoque ?
Ça me donne la joie d’être libre. Ça m’arrive beaucoup quand je suis en France ou à Boston, ça me donne envie de crier.
Et ça, tu ne le ressens pas avec la musique “traditionnelle” telle qu’elle est jouée avec un poète qui chante et l’anzad qui l’accompagne ?
Si, ça me touche beaucoup aussi, car ce sont mes racines. La musique que je joue vient de là, dans la manière de chanter. Mais pas dans la manière de jouer parce que la guitare a apporté d'autres choses. Il y a deux bases : la guitare utilisée par les ishumar et la musique traditionnelle que l’on fait depuis des années. Parfois, tu vas entendre un musicien jouer de la guitare et tu ne vas pas dire que c’est de la guitare, mais de l’anzad ou de la takamba car c’est la même manière de jouer. Tu joues de la guitare, mais tu as les sons d’anzad dans ton esprit. J’aimerais faire un livre sur la musique touarègue : comment on fait les notes… parce que c’est la seule manière de faire évoluer. Et je suis sûr qu’il y a plein de gens qui ont envie d’apprendre cette musique, pas seulement des Touaregs.
Dans quels types de lieux joues-tu au Niger ?
On joue beaucoup pendant des cérémonies de mariage. Parfois on choisit le siège d’un parti politique pour aller jouer. Mais on ne joue pas pour la politique. On ne cautionne pas, on est là juste parce qu’on a besoin de l’endroit. Ce soir, je joue dans un restaurant. Là, c’est juste une manière de me faire connaître, de faire de la publicité. En fait ce qui rapporte beaucoup pour les musiciens, ici, c’est de jouer dans les mariages. C’est la principale source de rémunération des musiciens.
Quand tu composes, tu commences par le texte ou la mélodie ?
Ça dépend : si tu commences par respirer la chanson, tu commences par le texte, et si tu commences par respirer la mélodie, tu commences par la mélodie. Et après, tu vois comment l’arranger, mettre des paroles dessus, la chanter avec ou sans guitare… Si je n’arrive pas à créer tous le texte qu’il faut pour une chanson, je me tourne vers la poésie traditionnelle. J’ai plus de facilité à faire la mélodie que les paroles.
Ecris-tu la poésie comme le faisaient les poètes “traditionnels”, en respectant les normes de composition (rimes, longueur des vers, thèmes, rythme) ?
Oui, je compose avec les rimes. C’est tout un travail. Si je vois que le texte que j’ai écrit n’est pas suffisant pour toute la chanson, j’écoute Intiyeden ou Japonais pour voir comment ils faisaient. Parce que pour moi, tous ces gens là, si tu écoutes toutes leurs cassettes, toutes leurs chansons, c’est une véritable conversation. C’est comme s'ils étaient en train de te parler. A travers ça, tu peux continuer si tu comprends l’idée de base qu’ils te transmettent. Tu prends de là où il a fini et tu continues.
Est-ce que dans tes textes, tu parles des faits politiques récents (rébellion MNJ, nouvelle constitution, uranium…) ?
Oui, bien sûr. Ce qui me touche beaucoup, ce sont les gens qui ne savent pas ou qui n’ont pas bien compris ce qui se passe. De tous les côtés, il y a eu du mal de fait. Tout le monde a mal, du côté des pauvres, du MNJ, du gouvernement. Et de chaque côté, il n’y a pas une vérité. Moi, j’ai envie d’informer les gens. Nous ne sommes pas nombreux et il faut d’abord que les gens se comprennent entre eux. On ne peut pas diviser le Niger, il faut chercher une solution.
Pour toi la solution n’est pas dans les armes. En cela, tu te différencies aussi de la rébellion des années 80/90...
Je pense qu’ils ont fait ce qu’il fallait pendant les années 90 car c’était inévitable. Mais maintenant, on peut faire autrement. Personne n’a envie d’être comme au Tchad où ça dure depuis très longtemps. Je pense que les gens ne savent pas la vérité, que ce soit du côté du MNJ ou du gouvernement, et ce sont les pauvres qui souffrent, les gens en brousse qui subissent les actions des deux bords. Je cherche toujours à transmettre ces choses, que ce soit transparent, clair. On parle de vies humaines. J’ai perdu beaucoup d’amis pendant cette rébellion. Quand je regarde tout ce passé, je me dis que c’est un gâchis. Beaucoup de morts qui n’ont servies à rien.
Propos recueillis par Anouck Genthon à Niamey en septembre 2009
© septembre 2009 - tamasheq.net
|