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A l'occasion de la première venue en Europe d'Amanar, nous vous proposons cet entretien
avec le fondateur du groupe, Ahmed Ag Kaedi, réalisé en mars 2010 à Kidal.
A quel âge as-tu
commencé à jouer de la guitare ?
Je n'ai pas commencé
jeune. C'est après avoir manqué la fin de mes études que j'ai
commencé, vers 96, j'avais 20 ans. Un ami dont je partageais la
chambre avait une guitare. A chaque fois que je lui demandais de me
montrer, il n'avait pas le temps. Alors j'ai appris sur sa guitare,
mais seul. J'ai commencé par jouer les morceaux les plus anciens
d'Ibrahim et Intiyeden (Tinariwen). Très vite, j'ai eu envie
de jouer au médiator, ce qui m'a éloigné de la musique d'Ibrahim
et m'a rapproché de celle d'Abdallah Oumbadougou. J'ai passé
beaucoup de temps à essayer de jouer comme les Nigériens.
Les artistes Maliens
ne jouent pas au médiator ?
Pas tellement et ça se
comprend : le plus grand artiste chez nous, Ibrahim, ne joue pas au
médiator. Tous les jeunes veulent faire comme lui. S'il faisait un
morceau au médiator, tu verrais que tous les jeunes s'y mettraient !
Et quand as-tu
commencé à composer tes propres morceaux ?
Dès que tu commences à
apprendre à jouer, même si ce n'est qu'un peu, tu as tout de suite
des morceaux qui arrivent. En 98, j'ai fait une chanson en Libye.
Quand je suis revenu dans l'Adrar, à Aguel'hoc, j'ai entendu des
jeunes la chanter ! Ce n'était pas la même musique, mais c'était
ma poésie. Maintenant, je ne la joue plus dans les concerts. Mais
c'est vraiment en 2004 que j'ai commencé à développer mon propre
répertoire, quand j'étais dans Tilwat.
Tilwat est le premier
groupe que tu as intégré ?
C'était la première
fois que je jouais vraiment dans un groupe. En Libye, je jouais avec
d'autres musiciens, mais il n'y avait pas vraiment de groupe défini.
Quand je suis revenu à Kidal, Taghassa (la chanteuse fondatrice
de Tilwat) avait un problème de guitariste. Elle avait fait un
essai avec Japonais, mais ça n'avait pas duré. Elle m'a appelé, on
a joué longtemps avec elle, son griot et son flûtiste, pour trouver
dans quelle gamme jouer ensemble. Le fait de jouer au médiator était
un avantage pour moi, c'était plus facile de jouer avec d'autres
instruments.
Tu composais des
morceaux pour Tilwat ?
J'ai fait quelques
mélodies. Tilwat est un groupe qui travaille sur commande : s'il y a
une ONG ou un festival qui veut parler d'un thème particulier, comme
la scolarisation des filles, le groupe se réunit pour faire un
morceau. Une fois, Taghassa avait un problème car il fallait faire
une chanson, mais elle n'avait pas de musique. J'avais déjà
plusieurs morceaux à moi, ce qu'elle ignorait. J'ai proposé une de
mes musiques, le groupe a aimé et a fait une poésie dessus.
Quand as-tu monté ton
propre groupe, Amanar ?
Dès 1995, j'ai eu envie
de jouer avec d'autres musiciens, pas forcément sous la forme d'un
groupe. L'appellation, ça ne change absolument rien, en réalité.
Si j'ai pris le nom de Amanar, c'est parce que je ne voulais pas que
les gens entendent toujours le nom de Ahmed Ag Kaedi ("Ahmed
fils de Kaedi"), ça me gênait par rapport à mon père.
Le nom de Amanar vient que je travaillais avec Tilwat en journée, et
la nuit avec mes musiciens. Toutes les nuits, jusqu'à 2 heures du
matin, parfois. J'ai donc eu l'idée de choisir un nom en rapport
avec la nuit. Amanar est une étoile qui n'est absente du ciel que 40
jours dans l'année, parait-il...
Quels messages
souhaites-tu transmettre dans tes poésies ?
Je chante sur notre vie
quotidienne, l'éducation, l'analphabétisme. J'essaie de dire aux
gens d'être un peu conscient mais je ne les incite pas à se
révolter contre quoi que ce soit, ce n'est pas mon genre. Pourtant,
le mal qu'ont tous les Touaregs, je l'ai aussi mais je crois que ce
n'est plus le moment pour les révolutions, c'est trop tard. Les
armes ne sont plus la solution et, quand il y a une nouvelle
rébellion, ce n'est le fait que de petits groupes, ce ne sont pas
des rébellions générales. Mais à chaque fois, on perd des hommes.
Nous sommes une petite minorité et, tous les 2 ans, ça diminue
encore, ça me fait mal.
Tu étais trop jeune
pour te battre pendant la rébellion en 90, mais est-ce que tu en
aurais eu envie ?
C'est l'envie de me
battre qui m'a fait partir en Libye pour suivre la formation
militaire. Quand j'ai fini la formation en 95, c'était fini, les
accords étaient signés. Je n'avais pas envie de chercher du travail
en Libye car j'avais découvert la guitare dans les camps
d'entraînement. Je ne voulais plus faire autre chose que de la
musique. L'intégration dans l'armée, ça ne m'intéressait pas. Je
peux me battre pour mes frères mais en faire mon métier, non, ce
n'était pas pour moi.
Si ce n'est plus les
armes, alors quelles autres solutions pour faire valoir les droits
des Touaregs ?
Seulement l'éducation.
Envoyer tous les enfants à l'école. Il faut que les gens prennent
conscience qu'on ne peut pas continuer à avoir une mauvaise image,
nous sommes une trop petite minorité. Il faut faire connaître au
monde qui sont vraiment les Touaregs, pas seulement les Touaregs avec
des kalash.
La musique peut jouer
ce rôle là...
Exactement, la musique et
toute la culture.
Et t'arrive-t-il de
chanter sur des choses plus personnelles, des chansons d'amour, par
exemple ?
Très rarement. Bien sûr,
si je fais par exemple un morceau sur l'argent, je vais donner mon
avis personnel sur l'argent. Les chansons d'amour, ce sont les plus
faciles, surtout pour un jeune. Mais pour quelqu'un qui a une famille
à nourrir, les chansons d'amour ne sont pas la priorité. Tu sais,
nous sommes dans un milieu très traditionnel, ici, il y a la
politesse. Il y a des mots d'amour que je ne peux pas prononcer en
présence de telle personne que je respecte, par exemple. Ce qui ne
veut pas dire que je n'ai pas d'amour dans mon coeur...
Est-ce que le succès
de Tinariwen a amélioré l'image des Touaregs au Mali et au delà ?
Pour nous qui sommes à
Kidal, rien n'a changé. A chaque fois qu'ils reviennent de tournée,
ils ont des véhicules plus luxueux, donc là, on voit que ça
change, mais juste pour eux. La seule chose qui a changé pour nous,
c'est la notion de jouer dans un groupe. Avant, chaque chômeur
partait avec sa guitare, en croisait un autre, et ils commençaient à
jouer ensemble. Moi, c'est avec Tilwat que j'ai vu que je pouvais
jouer dans un groupe. Les morceaux que jouent les Tinariwen
aujourd'hui, ce sont les mêmes avec lesquels nous mêmes avons
appris à jouer, juste de façon modernisée. Mais ce sont les mêmes
chansons qui appellent à prendre les armes. Si les gens continuent à
écouter ça, nous ne pourrons pas être des Maliens.
Tu souhaiterais que
les Tinariwen écrivent plus de chansons sur le contexte actuel ?
Exactement, des chansons
qui parleraient de ce qu'ils vivent aujourd'hui. Ils vont dans le
monde entier, ils apprennent de nouvelles choses que nous ne
connaissons pas ici. J'aimerais qu'ils nous en fassent profiter. Une
fois, quelqu'un m'a dit : « Si tu ne parles pas de la
révolution, tu ne vas pas vendre ta musique ». Je ne suis pas
là pour vendre ma musique ! Je joue parce que j'aime la musique et
je veux la faire comme je la sens dans mon coeur. Je ne peux pas
jouer la comédie. Une fois, pour un concert, j'ai même adapté une
de mes chansons en bambara pour faire savoir que les Touaregs ne sont
pas tous des rebelles.
Avez-vous souvent
l'occasion de jouer dans le sud du Mali ?
Pas tellement. On est
surtout bien connu à Kidal, ça fait pas mal d'années. On s'est
fait connaître quand les Tinariwen ont commencé à ne plus jouer
ici.
Est-ce que tu aimerais
signer sur un label européen, comme vient de faire Tamikrest ?
Pas comme ça. Disons que
si ça m'arrivait aujourd'hui, je serai prêt à le faire, mais je
pense que pour eux, c'était beaucoup trop tôt. Pour moi, ce qui est
important, c'est d'avoir le public de Kidal en premier et de le
garder. Leurs chansons sont connues ici mais ils ne font plus de
concerts à Kidal. On ne les voit jamais ensemble.
Je suis très surpris
par ta maison, qui est vraiment une maison ouverte, tout le monde
peut entrer et sortir comme ça lui plait... D'où est venu cette
façon de fonctionner ?
Ça se passait comme ça
chez mes parents... Quand les gens arrivaient de la brousse et ne
trouvaient pas d'endroits où dormir, ils pouvaient dormir dans la
cour. Chez moi, ce sont les jeunes artistes qui vont, qui viennent...
Je les aide le plus que je peux, je leur donne des conseils quand je
les vois jouer. Je sais que je n'aurai jamais de problème pour
trouver un guitariste, un bassiste ou un percussionniste pour
m'accompagner à Kidal. Si Hamid n'est pas là, je peux appeler Mossa
(de Tamikrest) et il arrive tout de suite. C'est pour cela que
je laisse la porte ouverte. Et ce que nous n'avons pas obtenu,
peut-être qu'un de ces jeunes l'aura, et il se rappellera de la
semaine qu'il a passé ici. Ces choses faites aujourd'hui seront
peut-être rémunérées par un geste de remerciement demain.
Pourquoi utiliser la
batterie ou le piano électrique dans Amanar ?
Pour essayer et ne pas
sonner comme les autres... L'Etat a donné un piano à la région,
pourquoi ne pas l'utiliser ? On avait même essayé avec des cuivres.
En matière de musique, tu peux tout essayer et ça peut marcher.
Pareil pour la batterie, j'avais toujours rêvé de jouer avec de la
batterie. Pour moi, le son n'est pas complet si tu n'as pas mis tout
ce que tu as pu. Et ces innovations, peut-être que d'autres plus
tard les reprendront et les amélioreront. Beaucoup ont des complexes
à faire des choses nouvelles si Ibrahim ne les fait pas. Je l'aime
très fort, en tant qu'homme et que musicien, mais pour moi, la plus
belle façon de le respecter, c'est de ne pas l'imiter.
Et collaborer avec des
artistes non tamashek, ça te plairait ?
Oui, bien sûr, dans
cette même optique d'essayer de faire toujours de nouvelles choses.
D'autres musiciens pourraient faire sortir des choses que nous mêmes
n'arrivont pas à sortir. Au dernier festival de Bourem, on a joué
avec des saxophonistes. On n'a pas répété, on a joué direct sur
scène et ça a bien marché.
Ecoutes-tu les autres
musiques du Mali ?
Plus tellement. Avant
j'en écoutais beaucoup, mais ça me gênait pour ma propre musique,
je n'arrivais plus à sortir mes propres choses. J'aime la musique
malienne et je sais jouer dans le style des bambaras, par exemple,
mais j'ai peur de prendre une route qui ne serait pas touarègue.
Regarde les jeunes guitaristes touaregs qui sont à Tamanrasset :
quand ils jouent un morceau, tu entends toujours un peu d'arabe
dedans. Ibrahim, lui, a bien maîtrisé son truc : il a pris la
guitare électrique mais il n'a pas essayé de jouer comme les
Américains, c'est resté touareg. C'est pour ça que ça a marché.
Propos recueillis par
Sedryk à Kidal, en mars 2010
© mars 2010 - tamasheq.net
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